L’élan d’amour envers Céline Dion va-t-il se finir sur les bancs des tribunaux ? Vendredi 10 avril, des centaines de milliers de personnes ont tenté d’acheter un billet de concert pour aller voir Céline Dion. Si la majorité n’est pas parvenue à acquérir une place, de nombreux acheteurs ont décrié un processus opaque dans lequel les prix s’envolaient jusqu’au tout dernier moment. Après la polémique, « des sanctions » ont été promises par le ministre du Commerce Serge Papin, pendant qu’une enquête de la Répression des fraudes est en cours. Mais les consommateurs ne pourraient-ils pas réclamer des dommages et intérêts, en particulier pour ceux qui estiment avoir payé un prix abusivement élevé ?
Si les prix, annoncés de 89,50 à 298,50 euros, ont été aussi élevés – jusqu’à 12 000 euros selon la sénatrice de Loire-Atlantique, Karine Daniel (PS) – c’est en raison de la tarification dynamique, une pratique qui consiste à faire fluctuer le prix des places en fonction de l’offre et de la demande, en temps réel. Plus la demande est forte, et plus le prix va s’envoler. Cette tarification dynamique est tout à fait légale, mais le consommateur doit en être « clairement informé et de façon loyale, afin de ne pas tomber dans les pratiques commerciales trompeuses », souligne l’avocate Aude Guyon, associée chez FBL avocats. Or, tout l’enjeu d’un éventuel recours repose sur ce point.
Les Français peu habitués à cette pratique
« Quand il prend sa décision d’achat, le consommateur doit bien avoir compris en quoi consiste la tarification dynamique. Il doit aussi avoir conscience que le prix qui est affiché, ce n’est pas forcément le prix qu’il va payer », poursuit Maître Guyon. Sur les trois plateformes officielles de vente des billets, les consommateurs ont donc dû lire, avant de valider le panier, que les prix pouvaient « changer en fonction de la demande », ce qui est par exemple le cas chez cet internaute qui a partagé une vidéo sur X.
La prévente AXS pour Céline Dion est le premier exemple à ma connaissance d’un dynamic pricing aussi agressif en France. Le prix change tout seul et fait un beau x2 quand on passe à l’étape de validation du panier. C’est un scandale. pic.twitter.com/33bOAXd9Y0
— Simon M. (@s__mlst) April 7, 2026
On peut voir une pop-up apparaître avec cette mention de changement de prix, lors de la validation de ses places qui ont été, d’un coup, multipliées par deux, passant de 426 à 855 euros – pour deux places en fosse.
Mais les clients qui ont effectivement lu cette mention ont-ils réellement compris ce que cela signifiait ? Pour Aude Guyon, c’est toute la question. D’autant que « les Français n’étaient pas sensibilisés, à ce moment-là, à cette pratique, en particulier pour des billets de concert ». Jusqu’à présent, aucune polémique liée aux dérives de la tarification dynamique n’avait eu lieu dans l’Hexagone, à l’image de celle qui a touché la tournée d’Oasis au Royaume-Uni en 2025.
On sait pour « les billets de train, d’avion, les hôtels, que le tarif peut augmenter en fonction de la période, en fonction des demandes. Mais en matière de billetterie de concert », la pratique reste inhabituelle en France, détaille l’experte en droit de la concurrence, contrats commerciaux et données.
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L’information donnée était-elle suffisante dans un contexte de communication hors norme, de fan-mania et course pour obtenir le précieux sésame ?
Et même si la plateforme a clairement indiqué qu’il s’agissait d’une tarification dynamique, le consommateur « pouvait-il anticiper que le tarif allait être multiplié par deux, trois » ou même quatre, en particulier dans un tel contexte « de spéculation sur les billets, avec une énorme demande, et peu d’offres » interroge-t-elle, mettant en avant des circonstances très particulières.
Pour tenter d’avoir des places aux seize concerts que donnera la chanteuse, des records ont été atteints. Lors de la phase de tirage au sort, ce sont près de 9 millions d’inscriptions qui ont été recensées, pour 330 000 places. Les six années d’absence, la promotion faite de l’événement impliquant un show laser sur la tour Eiffel, et la fan-mania qui ont entouré le retour de l’artiste québécoise ont fait monter les prix à des niveaux extrêmement élevés. « On est dans un cas typique où la tarification dynamique peut produire des écarts importants entre le prix affiché et le prix que va payer le consommateur », analyse Aude Guyon.
Or, ce dernier « a-t-il bien compris comment le prix est calculé, a-t-il eu conscience de l’écart assez important qu’il peut y avoir dans un tel contexte » entre le début et la fin de la transaction, s’interroge l’avocate. D’autant qu’avec un tel système, on a des consommateurs qui veulent absolument leur ticket. « Il faut aller vite, il faut prendre sa place. Donc le temps de réflexion, il n’est aussi pas vraiment là », observe l’avocate.
En d’autres termes, l’information fournie par les plateformes de vente était-elle suffisamment claire et compréhensible pour le consommateur ? En cas négatif, la Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes (DGCCRF) pourrait conclure à une pratique commerciale trompeuse, entraînant des amendes pouvant aller jusqu’à 10 % du chiffre d’affaires de la plateforme. « Et si la pratique commerciale trompeuse est avérée, il s’agit d’un délit pénal. Le dossier peut être envoyé au procureur pour qu’il décide de l’opportunité des poursuites », ajoute Aude Guyon.
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Une future action collective ?
En cas d’amende prononcée par la DGCCRF, la somme recueillie n’ira pas dans les poches des clients lésés, mais dans celles du Trésor public. Les consommateurs pourraient-ils alors former des recours ? « En matière de billetterie, il n’y a pas de droit de rétractation. Mais le client qui s’estime lésé peut toujours demander un dédommagement », analyse Maître Guyon.
Et plutôt que de former individuellement des actions en justice, ce qui représenterait un coût important pour chaque client, les consommateurs pourraient passer par des associations agréées, dans le cadre d’une action collective, nous indique Aude Guyon. Ce type de procédure permet à plusieurs personnes qui ont subi le même préjudice de faire « valoir collectivement leurs droits devant un tribunal ». En pratique, chaque client peut rassembler les preuves (comme sa facture et ses éventuelles captures d’écran) et contacter l’une de ces organisations agréées dont la liste se trouve sur ce site du gouvernement.
Et le fait que l’une des trois billetteries officielles (AXS) ait reconnu, chez nos confrères de France Info, un « incident temporaire » chez quelques clients, ne l’exonérera pas de ses responsabilités, a expliqué l’avocate. Pour cette dernière, les plateformes de vente de billets devraient clairement indiquer qu’en cas de forte demande, les prix réels peuvent être très différents du prix affiché. Reste que si cette pratique se généralise pour tous les concerts, qui pourra encore, avec des prix atteignant de tels sommets, assister à des concerts ?
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