Lumière blafarde, ronronnement continu de blocs de machine, combinaison digne d’une centrale nucléaire… À Shenzhu, dans la banlieue de Shanghai, la lumière ne s’éteint jamais dans l’usine de Lexar. Par groupe de trois, 350 opérateurs se relaient de jour comme de nuit. Des lignes de fabrication sortent des solutions de stockage, à l’image des cartes mémoires CF Express, SD ou microSD qui se « clipsent » ou s’emboitent sur nos appareils photos, nos drones, nos caméras de surveillance, et nos consoles de jeu.
Tous travaillent pour la maison mère de Lexar, un concurrent de SanDisk, Samsung, Sony, Filmstorm ou Angelbird. L’entreprise, initialement américaine, est passée sous pavillon chinois en 2017. Elle fabrique aujourd’hui des solutions de stockage mobile (clé USB, SSD portable), des modules de mémoire pour PC (DDR5), des lecteurs de cartes, ou encore des solutions « pour le calcul haute performance des appareils IA » sur lesquelles affluent nos photos, données, montages vidéo ou parties en cours.

La société, qui revendique « une présence dans plus de 72 pays » et « 100 millions d’utilisateurs », fête cette année ses 30 ans, l’occasion d’ouvrir les portes à quelques journalistes dont nous faisions partie.
La chasse aux particules
Mais l’entrée bien gardée dans l’antre de l’usine de Shenzhu nécessite quelques préparatifs. Les opérateurs et ingénieurs qui y travaillent revêtent d’abord une combinaison intégrale avec masque, cagoule, charlotte, chaussures. Il faut se laver soigneusement les mains, et passer, par groupe de quatre, par un SAS où l’air soufflé vient supprimer toute particule parasite.

La porte s’ouvre côté usine et il faut cette fois mettre des gants en latex. Dans une immense salle, plusieurs blocs de machines ronronnent en continu. Au plafond, des néons crachent une lumière blafarde, aux relents d’hôpitaux. L’ambiance est d’ailleurs quasi clinique. « Aucune particule ne doit contaminer les cartes mémoires et leurs semi-conducteurs », nous explique le responsable du site.
Seuls quelques opérateurs passent d’une machine à l’autre : par équipe de trois, quatre shifts se relaient en travaillant huit heures d’affilée selon un employé de l’usine, douze heures selon un tableau d’affichage dans l’entrée, avec une pause toutes les trois heures.
L’un d’entre eux apporte un wafer, la plaque brute de silicium à la base de tous les semi-conducteurs, provenant d’un sous-traitant. La galette passe entre plusieurs machines qui l’affinent, puis la polissent. D’une couleur cuivre, le wafer prend des allures de miroir, l’étape l’ayant rendue « plus fine qu’un cheveu », avec une épaisseur de 40 microns.

Vient ensuite l’étape du « dicing » dans laquelle la « galette » est prédécoupée au laser, puis découpée franchement en centaines de petits carrés.

« Plus il y a de couches, et plus vous aurez de la mémoire »
Entre temps, d’autres machines préparent un socle, le « substrat » qui comporte un circuit imprimé, et sur lequel on va venir apposer les « dies » individuelles (petites parties du wafer) – le futur cerveau de votre appareil photo ou console. On peut aussi les empiler : « plus il y a de couches, et plus vous aurez de la mémoire », nous détaille le directeur du site, pendant la visite. Une carte mémoire pour smartphone, tablettes ou caméras Micro SD, qui a une capacité de stockage de mémoire de 512 Go et des vitesses de lecture allant jusqu’à 160 Mo/s, comporte par exemple 8 dies, le tout atteignant à peine 0,08 millimètre.
Pour que la puce puisse « parler » avec le reste de la carte, on la relie au socle avec des fils d’or microscopiques (l’étape du « wire bonding »). Le tout est ensuite recouvert d’une résine de protection, avant que la carte ne soit marquée au laser pour l’identification du produit. On ajoute des minuscules billes de soudure sous le socle pour que la carte puisse être connectée plus tard à un appareil. La carte mémoire subit ensuite une batterie de tests fonctionnels et esthétiques.
Pendant la visite, ces étapes s’observent à travers les hublots des machines, une série de blocs dans lesquels s’affèrent des bras robotisés sur ces minuscules composants. Les produits sont ensuite testés et retestés avant d’être packagés pour la vente finale. Ceux qui sont imbriqués dans d’autres produits (comme les composants mémoire d’un ordinateur ou d’un tableau de bord de voiture) sont envoyés à Zhongshan, dans le sud de la Chine.

À Zhongshan, les tests de compatibilité dans une caverne d’Ali Baba
C’est dans cette ville, qui se trouve en face de Shenzhen, ce Manhattan chinois sorti de terre en à peine quinze ans, que tout finit. Au sein du « Zhongshan Storage Park », un ensemble de buildings modernes agrémenté d’un parc, 96 machines traquent le moindre défaut. Certains produits sont testés dans des environnements extrêmes comme de la haute température. Ils sont ensuite envoyés partout dans le monde, y compris en Europe.

Le groupe, qui revendique des parts de marché pouvant aller jusqu’à 40 % pour celui des cartes destinées aux appareils photo, n’a pas d’usine sur le Vieux continent. Mais il compte ouvrir ces prochains mois un centre en Pologne, « d’où seront packagés (emballés) des bulk products (des produits en vrac) pour les clients européens », rapporte Grace Su, responsable Europe du groupe.
Mais c’est aussi dans cette ville que tout commence, bien en amont de toute fabrication ou assemblage. Une partie d’un étage abrite une véritable caverne électronique d’Ali Baba, officiellement un « Quality Lab ». Une quinzaine d’employés s’y affèrent, entourés d’un bon millier d’appareils électroniques. Leur mission est de s’assurer de la compatibilité des produits de Lexar avec les drones, appareils photo, consoles, ordinateurs et smartphones, bien avant qu’ils ne soient sur le marché.


En coulisse, le groupe passe des partenariats avec les fabricants d’appareils électroniques du monde entier pour vérifier que leurs cartes mémoire, USB, SD, ou encore DRAM s’emboîtent parfaitement sur le produit final. Si les cartes mémoires et composants Lexar nécessitent des adaptations, direction la R&D et ses nombreux laboratoires de test, dans le bâtiment d’en face.

Dans cet ensemble de buildings se trouvent aussi les fonctions support du groupe, comme les RH, mais pas seulement. Quelques vêtements qui sèchent sur les balcons extérieurs dévoilent des logements destinés « aux apprentis et aux stagiaires ».
Sanctions US, crise de la RAM, droits de douane de Trump
Contrairement à Shenzhu où une fine pluie hivernale arrosait le jardin partagé des employés, les températures sont douces à Zhongshan. D’ailleurs, aucun nuage ne s’amoncelle à l’horizon de Lexar, nous assurent Grace Su (Direction Europe) et Daniel Guo (le Chief technology officer du groupe) lors d’une session de questions-réponses. Les sanctions américaines qui privent la Chine des semi-conducteurs avancés et les droits de douane de Donald Trump ?

« Nous avons des solutions », élude Grace Su, mettant en avant l’usine du groupe qui se trouve au Brésil et une diversification de ses sources d’approvisionnement. Nous n’en saurons pas plus. La pénurie actuelle de mémoire (NAND Flash et de DRAM) provoquée par l’industrie de l’intelligence artificielle, qui s’accapare la production mondiale de puce mémoire ?
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« Certains clients choisissent des capacités (de mémoire) moins importantes », répond-elle, ajoutant que la stratégie du groupe consistait à « privilégier les produits à forte valeur ajoutée ». Alors que Sony a annoncé fin mars suspendre la vente de la quasi-totalité de ses cartes mémoire CFexpress et SD, pendant que d’autres concurrents ont augmenté leur prix, Lexar n’évoquait, mi-mars, aucun impact sur la production.
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Non, en ces premiers jours de printemps 2026, aucun nuage ne s’attarde au-dessus des buildings de Lexar, qui abritent machines et employés. Et quand bien même des cyclones passeraient par là, ce qui arrive régulièrement dans cette zone du monde, le groupe l’assure : à l’intérieur, la lumière des bâtiments ne s’éteindra pas.
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