Lancée il y a quelques jours par la startup allemande Microagi, l’application Shift propose un nettoyage gratuit de deux heures à domicile. L’offre a généré « des milliers et des milliers de réservations » en quelques jours. En échange du service, un « opérateur » équipé d’une caméra dissimulée dans un serre-tête filme l’intégralité de la prestation en vue subjective. Les vidéos, une fois les visages et les informations personnelles floutés par des modèles de machine learning, sont envoyées vers des serveurs cloud puis revendues à des laboratoires d’intelligence artificielle. Objectif : constituer les datasets qui permettront aux futurs robots domestiques d’apprendre à ranger, nettoyer et manipuler des objets dans des environnements réels.
shift by microagi https://t.co/gZSCW7yJtO
— microagi (@microagi) May 28, 2026
L’uberisation du ménage adopte une forme inédite
Le dispositif, que Shift surnomme le « magic hat », enregistre tout ce qui entre dans le champ pendant les deux heures de ménage : meubles, objets personnels, agencement des pièces, mais surtout la gestuelle précise du nettoyage. Ces données dites « égocentriques » (filmées en première personne) sont considérées comme le principal goulot d’étranglement de la robotique domestique. Les robots savent déjà se déplacer dans un espace. Ce qu’il leur manque, ce sont des millions de démonstrations de tâches manuelles exécutées par des humains, dans des environnements variés.
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Le modèle économique est à double flux. Côté client, le ménage est gratuit. Côté opérateur, Shift paie 20 dollars de l’heure plus des primes à la personne qui effectue le nettoyage et porte la caméra. N’importe qui peut s’inscrire. Microagi, la maison mère, revendique plus de 10 000 opérateurs dans 15 pays et affirme leur avoir versé plus de 5 millions de dollars au premier trimestre 2026. Ces chiffres n’ont pas fait l’objet d’un audit indépendant. L’expansion est prévue à San Francisco, Londres, Zurich et Munich, avec un élargissement à d’autres services : plomberie, cuisine, réparations.
Pourquoi l’expansion européenne pose-t-elle un problème majeur ?
Munich signifient territoire RGPD. Le problème : aucun cadre réglementaire ne couvre spécifiquement l’enregistrement vidéo à l’intérieur de domiciles privés à des fins d’entraînement d’intelligence artificielle. La CNIL l’a elle-même reconnu dans sa fiche sur les caméras augmentées, publiée en 2024 : le document exclut explicitement « les dispositifs mis en œuvre dans les espaces privés ». Le CEPD (organisme de protection des données à l’échelle européenne) a publié en décembre 2024 une opinion sur les données personnelles dans les modèles IA, mais elle porte sur les critères d’anonymisation, pas sur la captation elle-même. Autrement dit, le ménage filmé entre dans un angle mort réglementaire.
Le précédent le plus embarrassant remonte à 2022. Des images captées par les caméras des aspirateurs Roomba d’iRobot, y compris des photos d’utilisateurs dans leur intimité, avaient été envoyées à des annotateurs humains pour étiqueter les données d’entraînement. La politique de confidentialité de Shift ne précise pas si les propriétaires peuvent demander la suppression de leurs vidéos des datasets une fois ceux-ci constitués.
Le deal, résumé en une phrase : vous obtenez un appartement propre, Shift obtient les données pour vous faire payer la prochaine prestation (et automatiser le métier de la personne qui vient de le nettoyer, au passage).
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