Un rover posé sur Mars ressemble à un randonneur égaré avec un téléphone à bout de batterie. Son antenne suffit à appeler la Terre en direct, mais à un débit famélique et au prix d’une énergie qu’il préfère garder pour rouler. Perseverance et Curiosity confient donc l’essentiel de leurs photos (celles qui finissent en fond d’écran chez vous) et de leurs relevés aux orbiteurs qui leur passent au-dessus de la tête quelques minutes par jour. Ceux-ci renvoient ensuite le tout vers les grandes antennes du réseau de l’espace lointain, à Goldstone, Madrid ou Canberra. Ce réseau de relais est un travail d’équipe entre la NASA et l’Agence spatiale européenne, et il vient de prendre un sacré coup de vieux.
Ce mardi 1er septembre, la NASA a retenu Blue Origin, la société spatiale de Jeff Bezos, pour concevoir, lancer et exploiter son futur réseau de télécommunications martien. Le contrat est à prix ferme, autrement dit un devis fermé où les dépassements restent à la charge du fournisseur, plafonné à environ 700 millions de dollars. Il impose la livraison d’un orbiteur de télécommunications haute performance avant le 31 décembre 2028, pour un service opérationnel autour de Mars à l’horizon 2030. L’engin devra transmettre données scientifiques, images, informations de navigation et communications critiques pour tout ce qui roule, vole ou orbite là-bas, pendant au moins cinq ans (le cahier des charges préliminaire évoquait jusqu’à 100 mégabits par seconde en liaison directe avec la Terre).
Pourquoi la NASA n’avait plus le luxe d’attendre
Le 6 décembre 2025, l’orbiteur MAVEN, en poste autour de Mars depuis 2014, est passé derrière la planète comme à chaque révolution et n’en est jamais ressorti sur les écrans du contrôle au sol. Les bribes de télémétrie récupérées montraient un engin en rotation incontrôlée, panneaux solaires incapables de recharger les batteries, radio éteinte faute de courant. Après six mois de tentatives (et une conjonction solaire qui a coupé toute communication avec Mars pendant plusieurs semaines), la NASA a jeté l’éponge en juin et entamé la mise hors service. MAVEN portait l’une des plus grosses charges de relais du réseau, et il en était le plus jeune membre.
Restent quatre relais en état de marche : Mars Odyssey, lancé en 2001, et Mars Reconnaissance Orbiter, parti en 2005, côté américain. Côté européen, Mars Express, arrivée en 2003, et l’orbiteur ExoMars TGO, en poste depuis 2016, complètent le tableau. La moitié du standard téléphonique de Mars parle donc aujourd’hui avec l’accent européen, et les deux vétérans américains ont dépassé depuis longtemps leur durée de vie prévue. Les équipes assurent avoir absorbé la disparition de MAVEN sans dégât majeur pour les rovers, pour l’instant. De son côté, l’ESA étudie sa propre réponse, LightShip, un remorqueur électrique qui déposerait de petites sondes autour de Mars avant de se muer en relais, mais son premier exemplaire ne partirait pas avant 2032.
Un orbiteur enterré en 2005 que le Congrès a ressuscité en 2025
La NASA avait dessiné un premier satellite dédié aux communications martiennes au début des années 2000. Ce Mars Telecommunications Orbiter, prévu pour un lancement en 2009 avec une liaison laser expérimentale à bord, a été annulé en juillet 2005 pour raisons budgétaires. Depuis, chaque sonde américaine ou européenne envoyée en orbite martienne a dû embarquer un relais en plus de ses instruments. Une consultation lancée en 2014 auprès des industriels pour un réseau commercial n’a débouché sur rien, et le dossier a dormi dix ans de plus.
Le réveil est venu du Congrès américain avec la grande loi budgétaire signée en juillet 2025. Celle-ci a glissé 700 millions de dollars pour un « orbiteur de télécommunications martien haute performance ». Les conditions tenaient en trois lignes : achat à prix ferme auprès d’une entreprise américaine, livraison avant fin 2028, et candidats triés parmi les sociétés ayant planché en 2024 sur le retour d’échantillons martiens. Blue Origin cochait les cases et a dévoilé son concept dès le mois d’août suivant. La NASA a publié ses exigences en février, son appel d’offres le 14 mai, fermé les candidatures le 15 juin et signé moins de trois mois plus tard. Lockheed Martin, SpaceX, Rocket Lab, Northrop Grumman ou L3Harris auraient figuré parmi les prétendants ; l’agence n’a pas détaillé les offres concurrentes dans son annonce.
Reste à livrer l’engin avant la fin 2028, avec un détail qui pique : le pas de tir de la fusée New Glenn de Blue Origin a explosé en mai. L’entreprise promet sa remise en état pour la fin de l’année ; le patron de la NASA, Jared Isaacman, tablait plutôt sur 2028. Jeff Bezos aura donc Mars au bout du fil avant d’avoir retrouvé sa rampe de lancement sur Terre, à moins de confier son orbiteur à une fusée concurrente, ce que le contrat autorise.
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