Passer au contenu

« Réduire un nombre monstrueux d’utilisateurs » : la Haute-commissaire à l’Enfance fixe l’objectif de l’interdiction des réseaux sociaux aux moins de 15 ans

Alors que le gouvernement souhaite imposer dès la rentrée de septembre des systèmes de vérification de l’âge aux réseaux sociaux, à des fins de protection des mineurs, la Haute-commissaire à l’Enfance, Sarah El Haïry, est revenue pour 01net sur la future loi qui vise à interdire l’accès des plateformes aux moins de 15 ans… Mais pas que : VPN, mise en cause des dirigeants, des géants du numérique et éducation au numérique sont au programme.

La protection des enfants en ligne est l’une de ses missions principales : à l’heure où la vérification de l’âge sur les réseaux sociaux est sur le point d’être mise en place – au plus tard d’ici la fin de l’année, a promis la Commission européenne – 01net.com a souhaité faire un point d’étape avec Sarah El Haïry, Haute-commissaire à l’Enfance depuis mars 2025.

Cette fonction interministérielle, qui n’a ni budget propre, ni fonction réglementaire ou législative, est transversale : l’idée est de « mettre en musique, de coordonner ou d’animer les budgets de chaque ministère » à des fins de protection des enfants. « Tout ce qui se passe entre 0 et 18 ans, je vais pouvoir interagir dessus », nous confie celle qui est passée par plusieurs postes au sein des différents gouvernements d’Emmanuel Macron.

Les scientifiques et les chercheurs alertent régulièrement sur la santé mentale des enfants et adolescents, mise à mal par les réseaux sociaux. « Pendant des années, on a demandé et essayé de travailler avec les plateformes pour qu’elles modèrent mieux, pour qu’elles régulent mieux. Franchement, elles ne l’ont pas fait. En tout cas, pas suffisamment », tacle la Haute-commissaire à l’Enfance.

Les réseaux sociaux « n’ont ni fait le jeu de la modération », ni « fait attention à la conséquence sur la dégradation de la santé mentale. On a aujourd’hui des procès visant TikTok, Meta (la maison mère de Facebook et d’Instagram NDLR), où on a vu malheureusement (…) les conséquences du cyberharcèlement (…). Moi, je fais partie de ceux qui considèrent que pour les mineurs, (…) il faut du “safe child by design”, il faut concevoir des espaces et des outils conçus par essence » pour les enfants – sans « scroll infini » (défilement sans fin NDLR) et sans « conceptions addictives » comme les « dark patterns », ces interfaces destinées à nous manipuler pour nous inciter à rester sur la plateforme, détaille la femme politique membre du Modem.

« Aujourd’hui, on sait faire de la reconnaissance faciale, on sait contrôler l’identité »

Pour la Haute commissaire, la proposition de loi de Laure Miller, qui veut imposer la vérification de l’âge aux réseaux sociaux, sera d’abord « une première brique. Et je pense qu’elle est nécessaire, elle est utile. Elle se concentre sur, on va dire, ce qu’on appelle un réseau social traditionnel, ou de première génération (…) » comme Facebook, TikTok, Insta, Snap. « C’est une première étape parce qu’elle fait porter sur la plateforme la nécessité de développer un espace teenager » (dédié aux adolescents NDLR), explique-t-elle.

Quant aux systèmes de vérification de l’âge qui ont été décrits comme facilement contournables chez nos confrères – un simple dessin d’une moustache suffirait – l’ancienne ministre déléguée chargée de l’Enfance, de la Jeunesse et des Familles reste confiante : « il y a eu l’expérimentation du mini wallet, l’expérimentation européenne dans laquelle la France était leader sur plusieurs enjeux aussi. Aujourd’hui, on sait faire de la reconnaissance faciale, on sait contrôler l’identité, on a France Identité, on a des trucs publics, on a des trucs privés. Moi, je ne suis pas inquiète sur la réponse. Franchement, aujourd’hui, on a des outils et ils continueront à s’améliorer », avance-t-elle.

Mais à terme, il faudra opter pour une « lecture plus large et plus sociale que ça », et aller au-delà des réseaux sociaux traditionnels. Une future réglementation pourrait englober les parties communautaires « des jeux vidéos comme sur Roblox ou Fortnite » ou les messageries WhatsApp ou Telegram « qui se comportent parfois comme des réseaux sociaux »… Mais « l’idée, ce n’est pas non plus de venir bousculer la question de l’échange et de la correspondance privée », prévient-elle.

Contrairement à l’Australie qui a déjà franchi le pas, en France, la proposition de loi censée imposer ces dispositifs aux réseaux sociaux n’a pas encore été adoptée, en cette fin de mois de mai. Et pour cause : les deux assemblées sont en désaccord sur la méthode à adopter : pendant que l’Assemblée nationale souhaite une interdiction de principe d’un accès aux plateformes pour les moins de 15 ans, le Sénat a opté pour une liste noire qui désignerait seulement les réseaux sociaux les plus nuisibles, les autres pouvant être accessibles via un accord parental. Malgré ce désaccord, le gouvernement compte bien mettre en application ces règles dès la rentrée prochaine : un timing ambitieux sur lequel la haute-commissaire reste « optimiste », notamment parce que les deux assemblées partagent le même objectif de protéger les mineurs, explique-t-elle.

« Une plateforme qui publie et qui édite, devrait avoir la même responsabilité qu’un éditeur »

Une fois cette première brique posée, il faudra aussi « aller chercher la responsabilité pénale du dirigeant. Le jeune et l’ado, on ne peut pas lui dire, “lâche ton téléphone”, ou “c’est la faute des parents”. Il faut revenir à la macro-picture : c’est qu’il y a aujourd’hui des centaines de comportementalistes, des spécialistes du neurodéveloppement qui travaillent à te garder le plus longtemps possible (sur le réseau social NDLR) parce que l’interaction crée de la donnée, et la donnée crée de la valeur et la valeur, c’est le modèle économique d’un système », plaide-t-elle. Si cela peut s’entendre pour les adultes, cette logique ne devrait pas être appliquée aux mineurs, dit-elle en substance.

Mais la haute-commissaire à l’Enfance ne s’arrête pas là. « Moi je pense qu’aujourd’hui, une plateforme qui accepte et qui publie et qui édite, devrait avoir la même responsabilité qu’un éditeur, qu’un directeur éditorial. (…) Je pense que ça va arriver dans les prochaines étapes. (…) Et si je vais un peu plus loin, demain, une marketplace qui se décharge sur un vendeur (qui vendrait sur sa plateforme des produits) interdits, pour moi, ça n’a aucun sens. Si (elle) accepte de toucher une commission sur le produit vendu, s’il est illégal ou dangereux, (elle) porte une responsabilité, ça reste son site, même si elle n’est pas le vendeur (direct) mais l’intermédiaire ».

Le système de vérification de l’âge va permettre de « réduire un nombre monstrueux d’utilisateurs » mineurs

Faut-il aller encore plus loin et interdire les VPN aux mineurs, parfois utilisés pour échapper à la vérification de l’âge, comme cela est envisagé en ce moment au Royaume-Uni ? « Ce n’est pas parce que ce n’est pas extrêmement parfait que l’objectif n’est pas atteint », répond Sarah El Haïry. Le système de vérification de l’âge va permettre de « réduire un nombre monstrueux d’utilisateurs » mineurs, « parce que le petit de 11 ans, il va avoir beaucoup plus de mal à trouver le VPN » et à « dérouter la vérification d’âge que le jeune de 13/14 ans. Mon obsession n’est pas sur la perfection de ne pas accéder avant 15 ans et un jour. Encore une fois, mon objectif est de dire : attention, c’est un espace qui n’est pas modéré, dans lequel on peut avoir des mauvaises rencontres, et donc du coup, ce n’est pas un espace anodin ».

Dit autrement, « mon enjeu n’est pas d’interdire le VPN à nos enfants » mais de « leur donner les clés pour comprendre l’économie de l’attention, l’algorithme, le signalement, la capacité à prendre la distance, mais aussi (leur indiquer) ce qu’ils doivent faire s’ils sont victimes ou témoins de comportements déviants », poursuit-elle.

Car côté de la judiciarisation et de la régulation, il y a l’accompagnement et la prévention, insiste-t-elle. « Ça peut faire sourire parfois, mais je dis aux parents, franchement, jouez avec vos enfants, demandez-leur comment ça se passe sur leurs réseaux, dans leurs groupes, et c’est quoi les nouvelles tendances. Parce que si on s’intéresse pas à ce qu’ils font dans leur vie pour le coup virtuelle et numérique, si on prend pas cette habitude », on passera à côté « d’un pan entier de leur vie », indique l’ancienne élue locale.

L’éducation au numérique devrait « devenir une matière à part entière »

Au-delà de la sphère parent-enfant, l’éducation au numérique devrait « devenir une matière à part entière », estime-t-elle. Comme on l’a fait dans d’autres secteurs, « on a considéré que savoir rouler et savoir nager étaient des essentiels de vie. En fait, la question de l’usage et la manière dont, je pense, une citoyenneté numérique se conçoit », finira par être considérée comme essentielle. « Aujourd’hui, le sujet est plutôt porté par des associations », à l’image d’ateliers scolaires ou de théâtre participatif, comme le théâtre forum « Parlons écran » de la Compagnie des Incarnées.

À l’instar d’un « BAFA numérique », il faudrait « donner des outils aux parents et aux jeunes pour apprendre à vivre dans ce monde très hybride, mais avec des clés d’entrée », plaide-t-elle. Avant d’accéder à TikTok, poursuit l’ex-parlementaire, « il y a peut-être des étapes permettant une prise en main, un apprentissage. C’est comme le vélo. Petit, tu commences par la draisienne, puis ensuite t’as un vélo à quatre roues, et tu passes à trois puis deux roues. On te dit qu’il faut porter un casque », liste-t-elle. « Avant d’être seul sur les routes, tu as intégré les règles de la piste cyclable, de l’infrastructure, etc », ajoute-t-elle. Or, en matière numérique, « on est en train de vivre un moment où tout n’est pas prêt. (…) On renforce nos régulateurs, l’Arcom, Pharos, les signaleurs de confiance, le Digital Service Act, l’AI Act, la responsabilité des plateformes, mais tout n’est pas encore parfait. On est à un moment où on est en train de bâtir une infrastructure collective », souligne-t-elle.

Et s’il existe aujourd’hui des espaces comme « l’EMC », l’enseignement moral et civique, les contenus n’ont pas suivi les usages actuels. Aujourd’hui, le sujet du moment, c’est le chatbot conversationnel IA comme ChatGPT et Gemini – pourtant, on en est encore à parler du « choix du mot de passe », souligne la haute commissaire à l’Enfance. Mais à terme, cette éducation au numérique devrait intégrer « le dur du programme » à l’école, avance-t-elle. En conséquence, cela veut aussi dire qu’il faudra « accompagner les enseignants pour qu’ils soient à jour avec ces évolutions-là » : un programme ambitieux qui pourrait permettre de mieux armer les mineurs face aux plateformes, et sur lequel le gouvernement devra investir.

À lire aussi : Ingérence, manipulation du vote… Les chatbots IA (ChatGPT et Gemini) sont sous haute surveillance de l’Arcom

👉🏻 Suivez l’actualité tech en temps réel : ajoutez 01net à vos sources sur Google, et abonnez-vous à notre canal WhatsApp.