Le gouvernement allemand a acté ce que des mois de sommets « de la dernière chance » avaient repoussé : la France et l’Allemagne renoncent à développer ensemble la composante centrale du SCAF, le Système de combat aérien du futur. L’avion piloté de sixième génération, baptisé NGF, qui devait succéder au Rafale et à l’Eurofighter vers 2040, ne sera pas un projet commun. Dassault Aviation développera désormais le futur chasseur français en solo. Berlin présente dans la foulée sa nouvelle stratégie aéronautique nationale à l’ILA, le grand salon aéronautique de Berlin.
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Tout le programme ne disparaît pas pour autant. Le pilier numérique, cette architecture en réseau censée faire dialoguer avions, drones et capteurs, doit survivre à la rupture. Son sort sera discuté au prochain conseil des ministres franco-allemand, attendu le 17 juillet. C’est bien le chasseur, et lui seul, qui passe à la trappe.
Pourquoi deux alliés n’ont-ils jamais pu s’entendre ?
Le divorce tient à deux fractures qu’aucune médiation n’a su combler. La première porte sur le commandement. Dassault, désigné pilote du développement de l’avion, réclamait la latitude qui va avec ce rôle. Les filiales allemande et espagnole d’Airbus disposaient d’une double voix dans les instances du programme, que le constructeur français jugeait incompatible avec une direction réelle. Éric Trappier, PDG de Dassault, avait fini par annoncer qu’il ne négociait plus avec Airbus Defence and Space sur l’avion.
La seconde fracture touche à la mission elle-même. En février 2026, le chancelier Friedrich Merz avait posé le problème sans détour : la France a besoin d’un appareil capable d’emporter l’arme nucléaire et de décoller d’un porte-avions. L’Allemagne, non. Faire entrer deux cahiers des charges aussi éloignés dans une seule cellule relevait de la quadrature du cercle. Comme le résume la formule qui circule dans le secteur : la France possède tout le savoir-faire mais compte ses euros, l’Allemagne a les moyens mais pas l’expertise, au point de devoir se trouver un motoriste.
La souveraineté retrouvée, mais à quel prix ?
La France maîtrise déjà la chaîne complète d’un avion de combat, et son carnet de commandes export, de l’Inde à l’Égypte en passant par les Émirats et la Grèce, a fait de Dassault un acteur autonome qui n’a plus vraiment besoin de la légitimité européenne que le SCAF devait lui apporter. La transition est assurée par le Rafale F5, attendu vers 2030 et accompagné d’un drone de combat furtif dérivé du démonstrateur nEUROn. De quoi tenir, selon les projections, jusqu’en 2060.
Le programme commun était estimé à 100 milliards d’euros, et 3 milliards ont déjà été dépensés en études depuis son lancement en 2017. Côté français, plus de 4 milliards de recherche ont été engagés sur le Rafale depuis 2018. La loi de programmation militaire actualisée en avril 2026 flèche 11,7 milliards vers le programme Rafale, dont plus de 4 milliards pour le seul standard F5. Trappier évoquerait un coût inférieur à 50 milliards d’euros pour développer le futur chasseur en solitaire, des propos rapportés par Reuters. Mauvaise nouvelle au passage : les 3,5 milliards attendus des Émirats arabes unis, censés alléger la note, ne seront pas versés.
La cohésion européenne a du plomb dans l’aile, ses rivaux foncent
Pendant que le Vieux Continent se fracture, le Royaume-Uni, l’Italie et le Japon avancent unis sur le GCAP, leur propre chasseur de sixième génération. Les États-Unis développent le F-47. La Chine a déjà fait voler deux prototypes. L’Europe continentale, elle, se retrouve avec deux camps : la France autour de Dassault, l’Allemagne et l’Espagne autour d’Airbus, qui courtise désormais le suédois Saab. La Belgique, simple observatrice du programme, a tranché net par la voix de son ministre de la Défense, « le SCAF est mort », avant de commander onze F-35 américains supplémentaires.
La France garde la main sur l’un des rares savoir-faire souverains qui comptent vraiment, celui de concevoir seule un avion de combat de premier rang. Mais elle le paiera intégralement, sans partenaire pour partager la facture, à l’heure où Washington laisse planer le doute sur sa volonté de défendre ses alliés. La souveraineté a toujours eu un prix. Reste à voir si la France a les moyens de se l’offrir jusqu’en 2060.
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Source : Le Monde

