Pendant longtemps, l’histoire que Google aimait raconter tenait en quelques étapes simples : Demis Hassabis prend en 2023 les commandes de la fusion DeepMind-Google Brain, Gemini arrive pour détrôner ChatGPT, et Mountain View reprend le commandement d’une course à l’IA dans laquelle il n’avait jamais vraiment décroché. Pendant quelques trimestres, la narration a tenu : Google Cloud accélérait, Gemini progressait sur les benchmarks, et les concurrents semblaient en retrait. Puis Anthropic est arrivé avec Mythos. Puis Google a signé en avril un contrat avec le Pentagone autorisant l’armée américaine à utiliser ses technologies. Le 23 juillet 2026, le trimestre le plus paradoxal de l’histoire récente d’Alphabet s’est ouvert au grand public : 119,8 milliards de dollars de revenus, +24 %, un cloud dont les revenus ont bondi de 82 %, et une action qui perdait quand même 5 % après la clôture. La raison ? Alphabet a relevé son enveloppe de dépenses annuelles en IA à 205 milliards de dollars, son cash flow libre est passé en négatif pour la première fois depuis près de vingt ans, et six sources internes, anonymes et prudentes, ont choisi ce moment pour décrire ce qui se passe vraiment dans les couloirs de DeepMind.
Quand le contrat militaire a mis le feu aux poudres
Ce que ces sources décrivent tient en deux fils qui finissent par se nouer. Le premier est compétitif : Gemini 3.5 Pro, le modèle le plus puissant en préparation, accuse plusieurs mois de retard sur son calendrier. En attendant, Google a livré cette semaine une série de modèles Flash plus légers et moins chers, accueillis avec des réactions mitigées. Alexandr Wang, chief AI officer de Meta, a résumé l’ambiance d’une phrase sur X : « Gemini who ? » Dans le classement des modèles les plus utilisés sur la plateforme OpenRouter, aucun modèle Gemini ne figure dans le top 10. La raison avancée en interne : Google a consacré une énergie considérable à défendre sa part de marché Search face à ChatGPT, au détriment du code agentique dans lequel OpenAI et Anthropic ont pris une longueur d’avance.
De l’autre côté du tableau se trouve la partie que Google préférerait moins voir étalée : la crise éthique autour du contrat avec le Pentagone. Signé en avril 2026, il autorise l’armée américaine à déployer les technologies Google, et il a provoqué plusieurs démissions dont le motif revient dans les entretiens de sortie. Alex Turner, ancien chercheur chez DeepMind, a confirmé publiquement avoir quitté l’entreprise pour ce motif. Il a aussi mis en cause l’absence de présence interne de Demis Hassabis auprès de ses équipes, estimant que Sam Altman et Dario Amodei entretiennent avec leurs collaborateurs une proximité que le patron de DeepMind n’a pas (dans une course où le mercato de ces dernières années a montré que la rétention de talents est la variable la plus critique, l’observation mérite d’être prise au sérieux). Pour au moins une des sources interrogées, opposée au contrat militaire, la situation ressemble à une « bataille permanente » qui a engendré un « épuisement émotionnel ». Les noms les plus douloureux à prononcer côté Google sont connus : Noam Shazeer, co-lead de l’équipe Gemini, parti chez OpenAI après que Google l’avait repêché à prix d’or moins de deux ans plus tôt (2,7 milliards de dollars en août 2024, pour mémoire) ; et John Jumper, lauréat du prix Nobel de chimie pour ses travaux sur AlphaFold, désormais chez Anthropic. Chaque départ de cette catégorie est une équation difficile à compenser dans une course où les cerveaux sont la seule variable qui compte vraiment.
Sur ces accusations, Google apporte un démenti en bonne et due forme. L’attrition parmi les équipes IA au premier semestre serait plus basse qu’à la même période l’an dernier, et plus de 90 % des candidats auxquels une offre IA est faite l’accepteraient. « Nous sommes satisfaits de nos derniers lancements Flash, de notre feuille de route et de la demande incroyable pour nos modèles », a fait savoir un porte-parole. Ce n’est pas inexact : l’application Gemini revendique 950 millions d’utilisateurs actifs mensuels et les API traitent 22 milliards de tokens par minute. Le problème n’est pas que personne n’utilise Gemini. C’est que tout le monde attend 3.5 Pro.
205 milliards de dépenses, et Google dans le rouge pour la première fois en vingt ans
Les chiffres du trimestre donnent la mesure de ce qui est en train de se jouer. Google Cloud a bondi de 82 % à 24,8 milliards de dollars, avec un bénéfice opérationnel triplé et une marge de 36 %. La recherche progresse de 17 % à 63,3 milliards, YouTube monte de 13 % à 11,1 milliards. Le backlog contractuel de Google Cloud atteint 514 milliards de dollars, signal que la capacité en construction a déjà des acheteurs qui attendent. Ce bilan ferait rêver n’importe quelle entreprise tech, mais les investisseurs avaient les yeux rivés sur autre chose.
Ce qu’ils ont lu, c’est qu’Alphabet a relevé sa guidance de dépenses en capital pour l’année entière à 205 milliards de dollars (contre 180 à 190 milliards annoncés auparavant), et que le seul trimestre écoulé a pesé 44,9 milliards, soit à peu près le double d’un an plus tôt. La conséquence directe : le cash flow libre est tombé à -5,9 milliards, un chiffre négatif qui ne s’était plus vu depuis presque vingt ans dans les comptes d’Alphabet. L’action a cédé environ 5 % en after-hours. Le bénéfice net affiché de 112,1 milliards semble impressionnant jusqu’à ce qu’on remarque que 98 milliards correspondent à un gain latent non-encaissé sur la participation au capital de SpaceX, lequel peut remonter ou descendre au gré des valorisations : retirez-le, et les résultats sous-jacents prennent un air nettement plus ordinaire.
Ce qu’Alphabet est en train de réaliser ressemble à un pari industriel sans équivalent dans son histoire : dépenser davantage en investissements sur une année que ce qu’il génère en bénéfice net réel, dans l’espoir que le cloud devienne auto-suffisant avant que la vague de capex ne creste. Pour les utilisateurs européens de Gemini, qui se comptent en centaines de millions, la question se reformule différemment : une IA qui coûte 205 milliards par an à son fabricant, dont le modèle le plus attendu reste absent des classements, et dont les équipes décrivent anonymement un moral en berne, dit quelque chose sur les arbitrages qui ont été faits. Et sur ceux que Google va devoir trancher prochainement.
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Source : Axios

