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La finance affaiblit le semiconducteur américain

Texas Instruments va racheter pour 1 Md$ de ses propres actions et augmenter son dividende trimestriel de 17 %. Autant de moins pour les investissements et la R&D de la société.

Cette décision de Texas Instruments n’est pas isolée. En janvier dernier, Intel décidait de doubler son dividende trimestriel. Tout récemment, la société Freescale annonçait que, dans le cadre de ses opérations
d’externalisation, elle limiterait désormais ses investissements à 10 % de son chiffre d’affaires (contre 25 % pour la moyenne historique de cette industrie).Ces opérations se font en grande partie sous la pression des actionnaires. Pour TI et Freescale, la justification officielle est que les usines des sociétés doivent voir leur dimensionnement réduit pour pouvoir produire tout le temps à
pleine capacité de production, même en bas de cycle du semiconducteur, la production non assurée en interne étant confiée à des fondeurs le reste du temps.Pour Intel, la raison la plus probable est que le marché du PC est désormais condamné à une croissance mondiale de 12 % par an en volume contre 16 % autrefois, d’où une réduction des investissements. Notons aussi que
Philips Semiconductor, qui avait investi 25,4 % de son CA en 2000, n’en n’a plus investi que 7,1 % l’an passé (11 % probables cette année).Ces actions sont pour l’instant isolées et ne sont pas, seules, susceptibles d’influer sur l’investissement mondial en semiconducteurs (normalement de 50 Md$ en 2004). Mais elles s’ajoutent à
d’autres actions non officielles qui confirment le manque d’enthousiasme actuel des financiers américains pour les semiconducteurs.

Une tendance inquiétante

IBM Microelectronics aurait ainsi par exemple donné un grand coup de frein à ses investissements en semiconducteurs depuis le début de l’année (d’où, d’ailleurs, des interrogations sur l’avenir du site Altis
de Corbeil, commun à IBM et Infineon). Si cette tendance devait se confirmer, on assisterait à un déplacement supplémentaire des productions de l’Amérique vers l’Asie et, à terme, à un glissement du
‘ savoir-produire ‘ de l’Amérique vers l’Asie.Car il n’y a pas de miracle : mettre au point des technologies, c’est bien joli ; mais maîtriser les coûts (rendements et temps de cycle) et le temps de mise sur le marché est au moins aussi important ; et pour
cela, il faut savoir produire. Beaucoup.Une conviction que les Asiatiques ont faite leur. Associée à une conscience professionnelle du personnel là-bas sans égale (et, de l’avis de certains responsables d’usines américaines, nettement supérieure à celle du
personnel américain), elle explique en partie la montée en puissance de sociétés coréennes, taïwanaises et chinoises.La suite se soupçonne : si les Américains prennent goût aux délocalisations, ils auront tendance à standardiser encore plus leurs technologies pour qu’elles puissent être sous-traitées par plusieurs fondeurs qu’ils
apprécient de pouvoir mettre en concurrence.Puis, dans cinq à six ans, les Chinois proposeront des services de classe internationale et les prix seront tirés vers le bas, accélérant le mouvement. Les actionnaires poseront alors sûrement la question :
‘ Est-il vraiment encore nécessaire d’investir dans la recherche technologique, qui, finalement, profite surtout aux Asiatiques, et n’y a-t-il pas là une belle opportunité de réduire encore les dépenses de
7 % à 10 % ? ‘
Et quand un actionnaire pose une telle question, la plupart des p-dg occidentaux finissent par s’incliner. Tôt ou tard, enfermés dans un contexte général qu’ils ne peuvent pas maîtriser. Ce scénario noir est-il
inéluctable ? Non, pas encore. Il est possible d’imaginer que tout ce que les Américains ne veulent plus investir, les Asiatiques n’aient pas la possibilité de l’investir eux-mêmes (cela sous-entend en effet que, chez eux,
l’investissement dépasse alors les 25 % du chiffre d’affaires ; mais les banques pourraient se montrer réticentes, sauf interventions des Etats).Or si le monde du semiconducteur devait sous-investir, les risques de pénurie augmenteraient et les prix monteraient. Du coup, les investissements en semiconducteurs redeviendraient comme par miracle très rentables partout dans le
monde, et l’investissement pourrait repartir… mais avec des effets cette fois-ci très retardés.N’oublions pas : lorsqu’une usine est vide mais prête à démarrer après réception de machines, une croissance de marché conduit à des mises en route en quelques mois (c’est ce qui se passe un peu partout dans le
monde depuis mi-2003).Mais quand il n’y a plus d’usine, il faut tout redémarrer de zéro ; le temps d’inertie passe alors à 2 ans. Il ne faudrait donc pas oublier trop vite que des menaces de pénurie existeront toujours et que
le pire reste peut-être à venir.* Directeur de la rédaction d’ Electronique International HebdoProchaine chronique jeudi 21 octobre

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Jean-Pierre Della Mussia*