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Cyberdépendance : quand le Net devient une drogue

Consacrant tout leur temps à jouer, à télécharger ou à surfer, les internautes ‘ cyberdépendants ‘ en viennent à négliger leur vie professionnelle, familiale et sociale. Ils en souffrent,
mais ne parviennent pas à décrocher. Une forme d’addiction encore peu connue, mais qui pourrait bien se répandre…

Paris, XVIIe arrondissement. Au milieu des immeubles chics se dresse un bâtiment en briques rouges défraîchi : le Centre médical Marmottan. Un hôpital pas comme les autres : pas de contrôle à l’entrée,
il suffit d’avancer et de s’adresser à la première personne venue ; pas de blouses blanches non plus, on ne distingue pas les patients des soignants, qui discutent ensemble dans des bureaux dont les portes restent ouvertes en permanence. Créé
par le professeur Olievenstein en 1971, ce centre accueille, gratuitement et sous couvert d’anonymat, les personnes dépendantes. Les accros qui n’arrivent pas à se détacher de la drogue, des médicaments, de l’alcool, de la nourriture… ou de
leur ordinateur !Apparue il y a quelques années, la cyberdépendance (ou dépendance à Internet) est aujourd’hui reconnue et traitée par des spécialistes des addictions. A Marmottan, une consultation spécialisée s’est ouverte à titre expérimental il y a
quatre ans.Quatre professionnels accueillent des jeunes qui passent tout leur temps à jouer en ligne mais aussi des adultes qui fréquentent de façon assidue des sites pornographiques ou des casinos virtuels…

Les Etats-Unis précurseurs

Aux Etats-Unis, cette forme de dépendance est analysée et soignée depuis la fin des années quatre-vingt-dix. Précurseur, la psychologue Kymberly Young s’y intéresse depuis 1994. Dispensant ses conseils au téléphone (215 euros pour
trois appels !), en ligne, à domicile ou au bureau, elle organise des thérapies de groupes dans plusieurs régions des Etats-Unis.Elle s’adresse aux cyberdépendants, mais aussi à leur entourage : parents qui désespèrent de voir leurs enfants obsédés par le jeu en réseau, conjoints exaspérés par l’attitude de leurs compagnons accros aux sites pornos ou au
poker en ligne… La cyberdépendance fait aussi l’objet d’études au Canada, en Chine, en Corée… Mais en Europe, elle reste encore peu reconnue. Un centre hollandais spécialisé dans les conduites addictives vient de mettre en place des
‘ camps de sur vie ‘ pour jeunes joueurs (voir encadré Guérir en 12 étapes) et en France, quelques rares spécialistes de l’addictologie se sont penchés sur le sujet. Même si aucune
étude ne permet de comptabiliser précisément le nombre de personnes concernées, les spécialistes s’accordent à dire que la dépendance à Internet touche de plus en plus de monde. Surtout, elle peut potentiellement toucher n’importe qui : il n’y
a pas de terrain prédisposé. A Marmottan, les jeunes accros aux jeux en réseau sont généralement issus de familles aisées ; ils se noient dans l’univers d’un jeu parce qu’il leur paraît plus juste que la vie réelle (voir interview de Marc
Valleur).

Deux types de démarche

Les adultes qui, eux aussi, consacrent leur temps aux jeux en réseau s’y mettent souvent à l’occasion d’une période de chômage ou après une rupture sentimentale.Avant de devenir leur occupation principale, le jeu est, au début, une façon d’occuper leur journée, de penser à autre chose : ‘ une sorte d’alternative douce à l’alcool ‘, explique
Marc Valleur*, médecin chef de l’hôpital Marmottan. Les mordus du sexe en ligne n’ont pas la même démarche.‘ Ce sont souvent des personnes qui vont relativement bien (ils n’ont pas forcément vécu de séparation), précise le psychiatre. Par hasard, par curiosité, ils découvrent des sites
pornographiques qu’ils trouvent amusants ou intéressants, et finissent par y consacrer plusieurs heures chaque nuit. Ils commencent généralement par fréquenter des forums de rencontre, puis ils passent de sites vaguement sadomaso à des sites plus
extrêmes, voire pédophiles… Certains le vivent difficilement parce qu’ils éprouvent de la honte ; mais ils ne peuvent pas s’arrêter pour autant. ‘
Autre forme de cyberdépendance : le ‘ collectionnisme ‘, un terme employé par Marc Valleur pour désigner le besoin d’accumuler. Les internautes qui en souffrent ?” souvent sans
s’en rendre compte ?” passent leur temps à enchérir sur des sites d’enchères ou à télécharger toutes sortes de fichiers. Posséder quelques pièces d’une collection ne leur suffit pas : ils cherchent l’exhaustivité. Ils surveillent donc en
permanence si de nouveaux objets de convoitise apparaissent, si les prix baissent, si leurs téléchargements avancent vite…Et ils dépriment quand ils s’aperçoivent qu’il leur faudra plusieurs vies pour posséder l’ensemble !On s’en doute, les cas d’addiction se multiplient à mesure que l’accès au haut débit se généralise : plus il y a de connectés, plus il y a de dépendants. Et si Internet crée de nouvelles formes de dépendances, il favorise aussi
le développement d’addictions plus traditionnelles : certains accros aux jeux d’argent, qui fréquentent les casinos ou qui ne peuvent passer devant un bureau de tabac sans acheter un ticket à gratter, fréquentent aussi les sites de paris, de
loteries, de poker…

Internet coupable ?

Faut-il s’en inquiéter ? Sans doute, à condition de ne pas accuser Internet ou les jeux en réseau de façon générale. Car, aux dires mêmes des médecins qui suivent le phénomène, Internet reste un formidable lieu d’échange,
d’apprentissage et de divertissement.‘ On peut être dépendant à certains sites ou certains jeux en ligne comme on est dépendant à la nourriture ou à son conjoint, explique Marc Valleur. La possibilité d’une addiction à un objet ne veut pas dire que
c’est l’objet en soi qui est mauvais. ‘
Une vision bien différente de celle de certains spécialistes américains qui n’hésitent pas à diaboliser le Net en proposant des traitements longs et coûteux avec des publicités reposant sur des témoignages affolants de cyberdépendants
au bord du suicide… ou déjà morts ! Le business réalisé par les sites et les jeux qui spéculent sur cette dépendance est certes critiquable. Mais celui qui se développe autour du traitement de ces nouvelles addictions ne l’est pas
moins…

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Anne Lindivat