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Pourquoi il ne faut pas chasser la Russie d’Internet

Alors que le conflit ukrainien prend une ampleur inquiétante, inhumaine, des voix se font entendre pour couper la Russie d’Internet. Des requêtes émises par l’Ukraine, mais envisagées partout dans le monde. Une solution a priori simple et efficace… mais qui serait une terrible erreur.

Bloquer la Russie, de Poutine. La chasser du cyberespace. La faire disparaître du Net, où les combats existent aussi, moins destructeurs en vie, certes, mais pas moins intenses, ou déséquilibrés.

Depuis le début de l’invasion de l’Ukraine par la Russie, le 24 février dernier, un vent souffle, un courroux motivé par l’émotion et un sentiment d’injustice, d’impuissance. Que faire ? Comment contre-attaquer sans entrer en guerre ouverte, sans alimenter la crainte d’un conflit mondial, voire thermonucléaire, comme on disait du temps de la guerre plus si froide ?

Un appel désespéré

Le 28 février dernier, alors que la Russie menait son opération d’invasion militaire de l’Ukraine depuis quatre jours, Mykhailo Fedorov, vice-premier ministre ukrainien, envoyait une lettre à Göran Marby, président directeur général de l’ICANN. Celle-ci enjoignait le dirigeant de la société américaine privée à but non lucratif, qui supervise l’allocation des noms de domaine, à prendre des mesures urgentes et extrêmes.

DR – Lettre du vice-premier ministre ukrainien à l’Icann, en date du 28 février 2022.

Des mesures qui visaient à effacer la Russie d’Internet, notamment par la révocation « permanente ou temporaire » de certains domaines de premier niveau national (CCTLD), comme le .ru et le .su, par la révocation également des certificats SSL, et aussi par la fermeture du serveur DNS root situé en Russie.

Mykhailo Fedorov expliquait par ailleurs dans ce courrier avoir demandé au RIPE NCC, le registre régional des adresses IP (qui couvre l’Europe et une partie de l’Asie), le retrait de toutes les adresses IP allouées aux registres locaux russes.

Un double appel qui en dit long sur le désespoir de l’Ukraine et qui a été entendu, mais n’a heureusement pas été suivi d’effet. Aussi horrible que cela puisse paraître, l’inaction apparente est la seule décision qui devait être prise. Il y avait autrement trop à perdre.

Une position claire, nécessairement inflexible

Le RIPE NCC a été le premier à donner sa réponse. Dès le 28 février, son conseil exécutif déclare que « les moyens de communiquer ne doivent pas être affectés par des querelles politiques domestiques, les conflits internationaux ou la guerre ». « Il est crucial que le RIPE NCC demeure neutre et ne prenne pas position. », lit-on également.

DR – Réponse du RIPE NCC à la demande de l’Ukraine.

La réponse de l’Icann a été rendue quelques jours plus tard, le 3 mars dernier, et va sans surprise dans le même sens. Elle indique notamment que « notre mission ne consiste pas à prendre des actions punitives, à établir des sanctions, ou à restreindre l’accès à des parties d’Internet – quelles que soient les provocations ». Göran Marby écrit également : « L’Icann a été conçue pour s’assurer qu’Internet fonctionne, son rôle de coordination ne doit pas être utilisé pour l’arrêter de fonctionner ».

Derrière ces positions administratives se cachent deux pans essentiels qui sous-tendent le Net, son équilibre. Schématiquement, il s’agit d’un volet technique et d’un volet « éthique ».

« Comme vous le savez, l’Internet est un système décentralisé. Aucun acteur n’a la capacité de le contrôler ou de le fermer », écrit le patron de l’Icann dans sa réponse.

Un Internet brisé

D’un point de vue technique, donner une suite favorable à ces demandes serait « suffisant pour tout casser », nous explique Pierre Bonis, directeur général de l’Afnic (l’association en charge de gérer les noms de domaine français – .fr, .re, .yt, etc.), qui a bien voulu s’entretenir avec nous par téléphone.

Techniquement, cela serait très compliqué, pour ne pas dire impossible, mais en se prêtant au jeu du « et si ? », et en se disant que la Russie ne réagirait pas, on aboutirait à ce que « toute la zone russe soit dépubliée, le temps que la suppression se duplique sur tous les serveurs DNS ». À partir de cet instant, tous les serveurs Internet russes deviendrait inaccessibles. Et si les adresses IP étaient retirées, même les ordinateurs personnels se trouveraient incapables de se connecter au Net. L’Ukraine aurait alors sa revanche ? Peut-être, mais à quel prix !

Car le Net est fait de profondes intrications. Cette disparition aurait un impact technique énorme. « Le Net n’est pas que le Web », rappelle Pierre Bonis. « Des milliers de serveurs disparaîtraient, qui servent des scripts, des données, des publicités, par exemple, et seraient introuvables ». Et du côté russe, pour ne prendre qu’un bête exemple, toutes les machines qui tournent sous Windows et émettent leurs requêtes vers les serveurs de Microsoft, pour les mises à jour notamment, seraient incapables de se connecter.

Selon Pierre Bonis, cette rupture technique et morale « précipiterait la fragmentation du Net ».  Ce serait fournir aux dictateurs et autocrates de la planète l’occasion qu’ils attendent, pour non seulement fragmenter le Net, mais tout bonnement le détruire en s’en retirant. Même si le directeur général de l’Afnic précise que le fantasme du « on/off », de la bascule immédiate loin du Net, chéri par certains régimes plus ou moins totalitaires, est totalement irréaliste.

Un bon argument pour confirmer que ce risque de scission est réel n’est autre que le RUnet, comme on appelle la tentative de Net russe, que le Kremlin a tant vanté depuis ses premiers essais en 2019. Un réseau détourné du Net, qui serait loin d’être la solution idéale.

« Les Russes pourraient peut-être établir un réseau national indépendant », explique Pierre Bonis, « mais au mieux, ce serait comme un Intranet géant ».

Or « Internet ne sert plus à rien si ce sont juste des Intranets qui se juxtaposent », met en perspective le dirigeant de l’Afnic, avant de rappeler que « le Net est fait d’interdépendance, notamment du fait des spécialités de chaque pays ».

En définitive, techniquement, ce n’est pas la Russie qui serait privée d’Internet, c’est l’Internet qui serait brisé, dans sa structure, mais aussi dans l’idéal qui assure sa cohésion.

Un intérêt supérieur ? Un Internet supérieur

On a tendance à oublier que « Internet est quelque chose d’unique dans l’Histoire mondiale, qui tient presque du miracle », souligne à juste titre Pierre Bonis. « Il y a une confiance dans les infrastructures du Net qui n’a jamais été ébranlée ».

Malgré les enjeux politiques et économiques, malgré le contrôle que les Etats-Unis ont longtemps assuré et assumé, avant de céder davantage la main, les acteurs du Net ont toujours résisté à la pression. « Même quand les Etats-Unis supervisaient la racine du Net, cela n’a pas été utilisé comme une arme politique », donne en exemple Pierre Bonis.

De l’Icann aux universités dispersées dans le monde qui gèrent les serveurs root, en passant par l’Afnic ou encore le RIPE NCC, ces instances ont toujours placé les intérêts du patrimoine commun qu’est le Net au-dessus de la mêlée.

Bien sûr qu’on a vu, au fil des années, des FAI bloquer des sites, des géants de la tech supprimer des pages Web, retirer des applications, ou même des hébergeurs voir un nom de domaine saisi par la justice. Mais, « au niveau du protocole, au niveau du cœur technique qui sous-tend le Net, il n’y a pas eu d’altération pour satisfaire une pression », explique Pierre Bonis, avant de préciser que cette vision n’est, en aucun cas, un jugement de valeur de la demande ukrainienne.

Depuis les origines du Net, l’Icann, l’Iana, quelques ONG, ou encore des universités mènent à bien leur mission qui est « de garantir le fonctionnement nominal des infrastructures » pas seulement pour des raisons techniques, mais aussi pour maintenir ce qu’est et symbolise le Net.

Déroger à cette règle, même pour la meilleure des raisons, c’est créer un précédent, c’est pervertir l’outil qu’est Internet, c’est montrer qu’il est possible de composer avec un principe fondamental, celui d’une neutralité qui se doit d’être absolue. Une sorte de super « neutralité du Net » en quelque sorte, s’amuse Pierre Bonis en tordant un peu le bras de cette formule.

À partir du moment où le Net servirait plus un camp qu’un autre, même pour de bonnes raisons, il cesserait d’être le patrimoine de tous. Dès lors, il pourrait être exposé à toutes les manipulations.

Si l’Icann et le RIPE NCC avaient donné une suite favorable aux demandes de l’Ukraine, cela aurait mené, « légalement, à un affaiblissement à moyen terme du Net et de ses acteurs, qui seraient transformés en opérateurs ».

La décision de l’Icann a donc évité un autre drame : « le début de la fin d’Internet ». Comme l’écrivait Pierre Bonis, sur Twitter, quelques heures avant notre entretien : « Face à la violence et à l’arbitraire, le rapport de force peut être une réponse, pas l’anomie. »

Toucher à cet équilibre miraculeux serait s’aventurer sur « une pente glissante et dangereuse, qui détruirait l’Internet, qui demeure le meilleur moyen de faire circuler les idées, les biens, les informations ». Ce serait détruire la meilleure arme pour lutter contre les autocrates en tout genre.

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Pierre FONTAINE