La souveraineté numérique européenne, tout le monde en parle. La graver dans le marbre juridique, c’est une autre affaire. Le 13 mai 2026, Boris Siegenthaler, fondateur de l’hébergeur suisse Infomaniak, a transféré 65 % des droits de vote de son entreprise à une fondation suisse d’utilité publique : la Fondation Infomaniak. Les actions transférées sont d’une catégorie spéciale qui ne pourra jamais être cédée. En clair : personne, ni fonds d’investissement, ni hyperscaler américain, ni héritier pressé, ne peut racheter Infomaniak sans l’accord d’une structure dont la mission est précisément de l’empêcher. Le transfert a été validé à l’unanimité par les 36 salariés actionnaires (25 % du capital) et signé devant notaire. Infomaniak, ses 56 millions de francs suisses de chiffre d’affaires (+50 % en trois ans) et ses 340 employés genevois et zurichois, est désormais structurellement hors de portée.
De Bosch à Mozilla : les précédents et leurs limites
Le modèle de la fondation actionnaire n’a rien de neuf. Bosch l’a adopté en 1964, Carl Zeiss remonte à 1889, Rolex et Victorinox fonctionnent sur le même principe. Plus récemment, Proton (le service de messagerie chiffrée, également suisse) avait confié sa gouvernance à une fondation en 2024 pour ses dix ans. En France, le groupe pharmaceutique Pierre Fabre est l’un des pionniers du modèle. Mais dans le cloud, c’est une première.
Le parallèle tech le plus parlant, c’est Mozilla. La Mozilla Foundation détient 100 % de Mozilla Corporation depuis 2003. Sauf que la structure n’a empêché ni la dérive stratégique loin de Firefox, ni les polémiques sur la rémunération de sa dirigeante (6,9 millions de dollars en 2022), ni la dépendance à Google qui représente environ 80 % des revenus. La fondation a protégé la propriété, pas la mission au quotidien.
Infomaniak a visiblement pris des notes. La Fondation est adossée à une Charte des participations en 9 principes (souveraineté numérique, vie privée, responsabilité environnementale, ancrage local, open source, transparence, entre autres), signée devant notaire et soumise à la surveillance des autorités cantonales genevoises. Ces principes peuvent être renforcés par le Conseil de fondation, mais jamais affaiblis. Le droit suisse des fondations d’utilité publique est plus contraignant que le 501(c)(3) américain qui régit Mozilla : toute modification des statuts exige l’aval des autorités cantonales et doit rester fidèle à la volonté du fondateur. L’entreprise reste pilotée par la même équipe de direction (Marc Oehler au poste de CEO, Céline Morey comme CFO, Boris Siegenthaler en tant que CSO) et prévoit d’ouvrir une partie de son capital à des investisseurs alignés sur ses valeurs pour financer sa croissance européenne.
À l’heure où les données européennes continuent de migrer vers des clouds américains soumis au Cloud Act, Infomaniak vient de verrouiller le sien avec un mécanisme vieux d’un siècle. Le modèle Bosch appliqué au cloud, en somme.
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Source : Infomaniak

