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« Dans les projets du Grand Paris, il n’y a rien sur le numérique »

Sociologue, animateur du groupe de réflexion Chronos, Bruno Marzloff étudie l’impact du numérique sur l’organisation de la cité et les comportements en ville. Il vient de publier un livre sur le sujet.

D’après vous, quel est le point commun entre le Vélo’V lyonnais, le projet de montre « verte », l’iPhone, les voitures de location en libre-service ? Réponse : ils participent de ce que certains chercheurs appellent la « ville 2.0 ». Le sociologue Bruno Marzloff anime le Groupe Chronos qui participe aux réflexions sur le sujet avec la Fondation Internet nouvelle génération (Fing). Il vient de publier Le 5e écran : Les Médias dans la ville 2.0 (1). Petit tour d’horizon du sujet en quelques exemples.

01net. : La « ville 2.0 », c’est quoi ?
Bruno Marzloff :
C’est une réflexion lancée par la Fing il y a trois ans autour de l’irruption du numérique dans la ville et co-pilotée par la Fing et par le groupe Chronos, que j’anime. L’idée est de voir comment la ville s’empare du numérique et ce que celui-ci révèle de nos façons de la gouverner, de la gérer.

Précisément, la ville et le numérique, avec quoi cela a-t-il commencé ?
Il est difficile de définir un avant et un après, car il s’agit d’une évolution lente. Mais on peut évoquer l’e-commerce, tout simplement : au déplacement que je faisais pour aller dans un magasin s’est substitué un achat depuis un ordinateur ou un téléphone mobile.

Quand Apple a dévoilé l’iPhone, il a présenté en même temps l’application ZipCar, qui donne accès à une voiture de location en partage. Vous téléchargez gratuitement ce widget sur l’App Store, et il vous dit quel modèle vous pouvez réserver et où il est garé. Il fournit également l’itinéraire pour y aller avec Google Maps. Sur le parking, vous pouvez déclencher l’alarme pour repérer le véhicule, qui se débloque alors. Là, vous n’avez plus qu’à rouler ! C’est un service en apparence individuel. Mais, en fait, ce système économise de la place, de l’énergie, car une même voiture est à la disposition de nombreuses personnes.

Vous citez beaucoup de projets et d’expériences dans votre livre. La ville d’aujourd’hui est-elle à ce point immergée dans le numérique ?
Non, en fait, il existe relativement peu de choses. Prenez les publiphones [les téléphones des cabines publiques, NDLR]. On a envisagé d’y injecter de l’Internet, en installant une borne. Mais qui a envie d’une borne Internet dans la rue ? Du coup, on a imaginé le City Wall : un écran interactif public sur lequel plusieurs personnes peuvent agir en même temps (publier, consulter). C’est extrêmement impressionnant, mais à quoi ça sert ? La leçon à retenir, c’est que le numérique n’est pas si maniable qu’on le croit.

En revanche, le projet Urban Mobs, présenté fin 2008 au Grand Palais (voir vidéo ci-contre), permettait de visualiser sur une carte l’activité des téléphones mobiles lors d’événements populaires (concerts, matchs). C’était un projet artistique, mais, si l’on pousse le bouchon plus loin, cela aide à savoir ce qui se passe et où, donc à réguler la ville, à réorienter le trafic, à diminuer les risques de congestion…

Toujours autour de l’idée d’une régulation de la ville, la Montre verte [un capteur de décibels et d’ozone porté au poignet, NDLR] a été dévoilée en juin à Futur-en-Seine (voir notre vidéo ci-dessous). C’est moins sophistiqué que les capteurs mis en place par Airparif [qui surveille la qualité de l’air en région parisienne, NDLR], mais Airparif n’a pas les moyens de mettre en service 10 000 capteurs mobiles.

Dans votre livre, le Vélo’V – et son successeur, le Vélib’ parisien – semble retenir particulièrement votre attention. Pourquoi ?
Effectivement, le projet Vélo’V, lancé à Lyon en 2006, est le plus intéressant parce que tout à coup s’est créé quelque chose qui n’existait pas : un réseau public ouvert à des usages individuels. On n’appelait pas encore cela du 2.0, mais j’ai tout de suite fait l’analogie avec les réseaux sociaux. Et, dans les quinze jours qui ont suivi le lancement, les premiers développeurs envoyaient sur le Web des applications numériques pour compléter le service (trouver des bornes, vérifier la disponibilité des vélos, etc).

A quel point les municipalités se sont-elles emparées du numérique pour gérer des services, des infrastructures, les informations aux citoyens ?
Nous n’en sommes qu’aux prémices. C’est un problème de culture. Il est assez frappant de constater que, parmi les dix projets présentés pour le Grand Paris, on ne trouve rien sur le numérique. Et quelle est l’image que l’on a le plus vue ? Celle d’un métro aérien qui ferait le tour des boulevards extérieurs. Si, pour l’horizon 2030, on donne comme perspective un projet déjà imaginé dans le film Metropolis un siècle auparavant, où est l’intérêt ?

(1) Editions FYP, 88 pages.

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Propos recueillis par Arnaud Devillard