Depuis 2019, la région Île-de-France équipe gratuitement les élèves entrant au lycée d’un ordinateur portable. Jusqu’ici, il s’agissait d’un PC Y13 UNOWHY sous Windows. À partir de septembre 2026, les élèves entrant en Seconde, à commencer par ceux du lycée Louis-Bascan, se verront proposer un Chromebook CM14 (ou plus exactement CM1406CM4A) signé Asus sous ChromeOS, précise l’établissement sur son site. Les élèves de Première et Terminale conservent leur PC Windows jusqu’à la fin de leur scolarité, ce qui fera cohabiter les deux environnements pendant plusieurs années.
La région Pays de la Loire suit une trajectoire similaire. Selon les informations du quotidien Ouest-France, la Région offre depuis 2021 un ordinateur portable à environ 48 000 élèves de Seconde ou de première année de CAP chaque rentrée. Pour 2026-2027, l’exécutif régional a lui aussi choisi de basculer vers un Chromebook, mis en avant pour sa durée de vie annoncée plus longue et son autonomie doublée.
Ce qui change concrètement pour les élèves
En Île-de-France, la connexion s’effectue avec les identifiants de l’ENT monLycée.net, et les documents sont stockés sur le Drive de cette même plateforme régionale. Fait notable, les applications Google Workspace ne seront pas disponibles sur ces Chromebook distribués par la Région, l’accès à Microsoft 365 restant lui accessible via navigateur. Le service après-vente est confié à Asus, épaulé par le réseau Fnac-Darty. À l’issue de leur scolarité, les élèves deviennent propriétaires de leur machine.
En Pays de la Loire, la Région assure que les données seront stockées en Europe et non aux États-Unis, selon André Martin, vice-président en charge des lycées. Le budget de l’opération « Mon ordi au lycée » passerait de 20 millions d’euros en 2025 à 23 millions en 2026.
Une contradiction avec le discours officiel sur la souveraineté
Ce choix ne fait pas l’unanimité. Sur LinkedIn, Bruno Mermet, maître de conférences à l’université Le Havre Normandie et vice-président enseignement de la Société informatique de France, a dénoncé une décision qui inféoderait les lycéens à Google au moment même où les discours publics appellent à se défaire des GAFAM. Il souligne aussi que plusieurs matières du lycée, comme NSI, SNT, physique ou SI, nécessitent de la programmation et parfois l’usage du terminal d’un système d’exploitation libre, un usage que ChromeOS ne permet pas nativement.
Cette bascule intervient alors que l’État lui-même peine à appliquer sa propre doctrine. Le ministère de l’Éducation nationale a prolongé en mars 2026 son contrat avec Microsoft jusqu’en 2029, malgré la doctrine « Cloud au centre de l’État » qui impose un hébergeur labellisé SecNumCloud pour les données sensibles, ce qui exclut de fait Microsoft Azure, Amazon et Google Cloud, tous soumis au Cloud Act et au FISA américains. Une circulaire de février 2025 demandait pourtant explicitement aux rectorats de mettre fin à l’usage de Microsoft 365 et de Google Workspace dans les établissements qu’ils supervisent.
Le précédent danois, un signal d’alarme pour les écoles européennes
L’affaire n’a rien de récent, mais elle fait figure de cas d’école pour toute administration publique européenne tentée par Chromebook et Google Workspace en milieu scolaire. Tout est parti d’une plainte déposée en 2019 par un parent de la commune de Helsingør, après que son fils de 8 ans a découvert qu’un compte YouTube avait été créé en son nom par l’école, sans consentement, et rendu public avec son identité complète, racontait Wired en 2022.
Le dossier a mis plusieurs années à aboutir. L’autorité danoise de protection des données (Datatilsynet), dont le cabinet Noties Consulting a suivi et détaillé chaque étape, a d’abord pointé, dès 2021, l’absence totale d’analyse de risques avant le déploiement des outils Google dans les écoles de la municipalité, en violation de plusieurs articles du RGPD. L’affaire a pris une tout autre ampleur l’année suivante : l’autorité a carrément ordonné la suspension des transferts de données vers les États-Unis et interdit le traitement via Google Workspace, estimant que Google restait soumis à la loi américaine FISA en tant que fournisseur de services de communication électronique, ce qui rendait ses garanties contractuelles insuffisantes face à une possible surveillance des agences américaines. Une interdiction confirmée quelques semaines plus tard, puis suspendue le temps que la municipalité présente un plan correctif.
Il aura finalement fallu attendre janvier 2024, soit près de deux ans avant la rentrée qui nous occupe ici, pour que Datatilsynet tranche définitivement, cette fois pour les 53 municipalités danoises utilisant la même architecture technique, selon The Privacy Dad. Le motif retenu : aucune base légale ne permettait de transmettre à Google les données des élèves pour maintenir, améliorer ou faire évoluer ChromeOS et Chrome.
Ce que cela dit de la position française
Sur le papier, la France ne manque pourtant pas d’appétence pour des alternatives européennes. Un Eurobaromètre Digital Decade 2026 vient de chiffrer ce sentiment : 83 % des Français jugeraient souhaitable de réduire la dépendance de l’UE aux fournisseurs de pays tiers, et près d’un sur deux (49 %) se dit prêt à basculer vers un service numérique européen, quitte à payer un peu plus cher. Une intention déclarée, pas un comportement d’achat vérifié, mais un signal que les institutions européennes ne manqueront pas de relayer. Début juin 2026, la Commission a d’ailleurs présenté une stratégie s’appuyant sur l’open source et les quelque 3 millions de contributeurs européens au logiciel libre pour réduire cette dépendance, sans toutefois l’assortir d’obligations contraignantes pour les administrations.
Dans ce contexte, le choix de deux régions françaises d’équiper leurs lycéens de Chromebook, quelques mois après que le Danemark a dû, sous la contrainte de son autorité de protection des données, revenir sur le même écosystème dans ses écoles primaires, illustre l’écart entre le discours porté au niveau européen et national sur la souveraineté numérique et les décisions prises au niveau des collectivités.
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