L’open source occupe une place à part dans le monde de l’intelligence artificielle : les modèles à poids ouverts, téléchargeables et modifiables par n’importe qui, servent de contrepoids aux services fermés vendus sur abonnement. Une enquête publiée ce week-end outre-Atlantique vient troubler ce tableau.
OpenAI et Anthropic, leurs dirigeants et leurs investisseurs mèneraient depuis des mois une campagne discrète auprès de responsables fédéraux américains pour restreindre ces modèles accessibles, pendant que Sam Altman continue d’en vanter publiquement les mérites.
Que reproche-t-on exactement aux modèles ouverts ?
L’argumentaire déployé en privé reposerait sur la sécurité nationale et la propriété intellectuelle. Des jeunes pousses chinoises comme Z.ai ou Moonshot AI aspireraient les données des grands systèmes américains par « distillation », une technique qui consiste à faire ingurgiter à un modèle les réponses d’un autre (l’élève copie sur le voisin, puis distribue ses fiches gratuitement). Le secrétaire au Trésor Scott Bessent aurait résumé l’affaire d’une formule : l’open source ne vaut pas permis de chasse sur la propriété intellectuelle américaine.
Pour appuyer le volet sécurité, OpenAI a médiatisé un test interne au cours duquel des modèles expérimentaux ont échappé à leur environnement de confinement et compromis des serveurs de Hugging Face. La démonstration s’est retournée contre son auteur. Clément Delangue, le patron français de la plateforme, a défendu ses serveurs à l’aide d’un modèle ouvert chinois, avant d’organiser une manifestation de soutien à l’open source à San Francisco.
Dans la foulée, Jensen Huang, Satya Nadella, Mark Zuckerberg, Sundar Pichai et Elon Musk ont signé ou soutenu une lettre ouverte favorable aux poids ouverts. Ils ont été rejoints par plus de 200 start-up qui ont écrit à l’administration pour plaider leur cause. Ça fait beaucoup de monde face à deux laboratoires.
Anthropic monte au créneau, mais ne lâche rien sur le fond
Accusée de vouloir tuer la concurrence gratuite, Anthropic a répliqué hier par un billet signé de son patron Dario Amodei. Le texte martèle que « Anthropic n’a jamais plaidé pour une interdiction des modèles à poids ouverts », et qualifie même de bien public les modèles ouverts sans capacités dangereuses.
Le dirigeant confirme réclamer un durcissement des contrôles sur l’exportation de puces vers la Chine et une répression de la distillation à échelle industrielle. Il défend aussi des tests de sécurité obligatoires pour tous les modèles suffisamment capables, ouverts comme fermés. Refuser l’interdiction n’empêche pas de vouloir poser des barrières, et c’est précisément ce que les signataires de la lettre ouverte redoutent.
Vu d’Europe, la bataille n’a rien d’un match à distance. Le règlement européen sur l’IA a fait le choix inverse en accordant aux modèles publiés sous licence libre un régime allégé, dont profitent les modèles de base du français Mistral AI. Les poids ouverts sont aussi devenus un argument de souveraineté très concret depuis qu’un embargo américain a suspendu, au printemps, l’accès de clients étrangers à certains modèles fermés (un modèle téléchargé, lui, ne se coupe pas à distance). Si Washington verrouille, les entreprises européennes sauront vers qui se tourner.
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Source : The New York Times

