











Co-fondateur et président de Rue89, Pierre Haski a été correspondant à Pékin pour Libération de 2000 à 2006. Il a récemment publié un nouveau livre issu de ces années passées sur place, Internet et la Chine (Seuil, collection Médiathèque, mai 2008), où il décrypte la manière dont s'est propagé l'usage des nouvelles technologies dans ce pays, entre contrôle politique acharné et espace de liberté avec l'émergence d'une opinion publique. Entretien avec le journaliste, à quelques jours de l'ouverture des Jeux olympiques de Pékin.
01net : Pourquoi en êtes-vous arrivé à vous intéresser particulièrement à Internet dans ce pays ?
Pierre Haski : Le Web est un bon résumé de ce qui se passe aujourd'hui en Chine. Alors que l'on aurait pu imaginer que le pouvoir bloque l'arrivée d'Internet dans le pays, il a fait au contraire le choix de développer cette industrie. En même temps, il a mis en place une stratégie de contrôle [voir encadré, NDLR] aussi efficace que sa stratégie économique.
Vous évoquez ce contrôle et la censure sur le Net mais vous détaillez aussi un phénomène de mobilisation des populations locales par Internet, qui échappe au pouvoir. Comment les deux sont-ils possibles ?
Il y a eu un petit grain de sable : le pouvoir ne s'attendait pas à l'émergence d'une opinion publique à caractère spontané. Il y a quelques jours, à la suite de la mort d'une adolescente, la population, qui accusait la police de protéger le coupable, s'est passée le mot sur le Net et s'est révoltée, un commissariat a été saccagé… La cyberpolice et tout l'appareil de contrôle du Net ont été conçus pour lutter contre la dissidence organisée. Or, là, nous avons des gens qui rebondissent sur un événement, des personnes simples, non motivées politiquement, et qui passent entre les mailles du filet car le filet n'a pas été taillé pour eux.
Des exemples que vous citez montrent que le pouvoir est parfois obligé d'intervenir en faveur des populations en colère. Est-ce que tout cela commence à lui échapper ?
A partir du moment où ce genre de réaction prend une telle ampleur, avec des milliers de commentaires sur les blogs et les forums, la machine politique ne peut plus rien faire. Mais le pouvoir utilise aussi ces phénomènes comme un baromètre de l'opinion. Cela lui permet de savoir ce qui l'agite. En plus, la Chine est un pays extrêmement complexe dans ses réseaux de pouvoir. Il existe un pouvoir local, corrompu, qui commet nombre d'exactions dans le dos du pouvoir central. Souvent, grâce au Net, le pouvoir central découvre des crises nées des agissements des autorités locales.
En même temps, vous expliquez que le gros de la population parvient à faire avec la censure et n'utilise pas forcément Internet pour entrer en dissidence…
Ils s'accommodent du contrôle du pouvoir car, malgré celui-ci, ils ont accès à des choses auxquelles ils n'avaient pas accès il y a quelques années : chater, les jeux vidéo en ligne. L'exemple que je donne du blog le plus consulté en Chine et dans le monde [celui de l'actrice Xu Jinglei, NDLR] est emblématique : policé, positif, consensuel, qui prône la réussite et la responsabilité individuelles. Son succès montre que les Chinois cherchent des repères, des modèles. Car Internet a changé leur vie, plus que chez nous. Un adolescent chinois a aujourd'hui accès à tant de choses qu'entre lui et son père, c'est le jour et la nuit. Internet change aussi les circuits économiques. La vente en ligne reste marginale mais se développe très très vite. En même temps, Internet crée un esprit de compétition entre les gens. Cela façonne les mentalités.
Tout cela est un peu le corollaire d'un développement rapide de l'accès à Internet, même dans les contrées les plus reculées de la Chine comme vous le décrivez. Comment est structuré le marché ?
Le pouvoir a cassé le monopole de l'opérateur historique China Telecom, mais les opérateurs alternatifs appartiennent à l'Etat et se livrent concurrence. Ils ont un cahier des charges strict où le développement de l'accès à Internet dans les campagnes est prioritaire. Le marché urbain étant saturé, pour continuer à se développer, il fallait sortir des grandes villes. Je raconte qu'un village a racheté un ordinateur en recyclage pour le café Internet. La machine était tellement vieille on ne pouvait même plus lire les caractères sur les touches. Mais c'était ça ou rien.
Combien y a-t-il de Chinois abonnés au téléphone mobile et à Internet ?
Il y a 650 millions d'abonnés au téléphone mobile contre 500 millions à la téléphonie fixe et 230 millions à Internet (1). Le haut-débit concerne surtout les villes. China Mobile est le plus gros opérateur de téléphonie mobile du monde en termes de clients avec 200 millions d'abonnés. Et la Chine a réussi à faire reconnaître par l'Union internationale des télécommunications une norme 3G chinoise, autre que UMTS et WCDMA. Tout le monde a commenté en disant qu'en dehors de la Chine, elle ne servait à rien. Mais en fait l'enjeu ce n'est pas la 3G, c'est la 4G. Avec leur norme 3G chinoise reconnue, ils ont maintenant un pied dans la porte et vont pouvoir participer aux discussions sur la 4G. Et ils ont une telle taille, qu'ils vont pouvoir peser…
(1) Selon des chiffres récents du China Internet Network Information Center, la Chine compte actuellement 253 millions d'internautes – plus que les Etats-Unis – et 70 millions d'internautes mobiles.
“ Une logique de contrôle ”, “ Tous flics ”, “ Un nombre record d'internautes en prison… ” Certains titres de chapitres de Internet et la Chine sont sans détour. Pierre Haski n'est pas là pour relativiser la répression à la lumière du développement d'Internet. Il cite le chiffre (non officiel) de 40 000 cyberpoliciers “ disposant d'un matériel électronique considérable ” et chargés “ de faire la chasse aux contenus illicites, qui leur sont signalés par des instructions périodiques précises ”..
Le livre n'est cependant pas un pamphlet. Récit vivant, riche en exemples et anecdotes, il essaie en 120 pages de restituer toutes les dimensions, et leurs contradictions, du passage de la Chine à l'ère du numérique par une volonté forte de l'Etat.
L'un des passages les plus surprenants concerne ces mouvements de foule spontanés donnant l'impression que le pouvoir peut parfois perdre le contrôle. Mais la manière dont le marché chinois parvient à résister à l'hégémonisme des Google, eBay et autre Amazon au profit de géants nationaux (Alibaba, Sina.com, Baidu, Dangdang) se révèle tout aussi passionnnante.
Internet et la Chine, Pierre Haski, collection Médiathèque, Seuil, 14 euros.
















