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Cisco condamné à racheter toujours plus

Près de soixante sociétés absorbées en sept ans : un record. Lancé dans une course-poursuite avec les géants des télécoms, il ne peut plus faire machine arrière.

Un peu plus de deux mois après avoir conquis sur Microsoft la place de première capitalisation boursière, Cisco la perd face à Intel. Elle a chuté de 450 milliards de dollars en mars à moins de 380 milliards de dollars en fin mai. Et pourtant, les résultats trimestriels sont là : croissance du chiffre d’affaires et des bénéfices d’environ 50 % depuis le début de son année fiscale 2000- 2001. En outre, le constructeur américain aligne les accords pour fournir des réseaux voix sur IP : SBC aux Etats-Unis, Viatel, GTS et Colt en Europe.

Un rythme de rachat trépidant

Le coup de froid en Bourse vient de cette capitalisation démesurée en comparaison de ses bénéfices (un peu plus de 2 milliards de dollars), ainsi que de son insatiable appétit : cinquante-neuf sociétés absorbées en sept ans. Les analystes se demandent aujourd’hui si Cisco n’a pas atteint ses limites. Et pourtant, les a-t-elle salués, la Bourse, ces rachats, propulsant John Chambers, l’artisan de cette stratégie, au rang de démiurge. Il est vrai que ce nombre reflète imparfaitement la réalité, car le rythme des rachats s’accélère : un en 1993, quatre en 1994, mais neuf en 1998, dix-huit en 1999, et déjà dix pour les cinq premiers mois de cette année.
Cette boulimie grandissante s’explique par les fantastiques ambitions du constructeur, qui vise désormais le monde des opérateurs et s’attaque aux mastodontes séculaires – à l’époque, dix fois plus gros que lui – que sont Lucent (Western Electric au début du siècle, racheté par AT&38;T en 1925, et indépendant depuis 1996), Nortel, Alcatel (sous différents noms, comme CIT ou Compagnie industrielle des téléphones), Siemens ou Ericsson.
Au départ, Cisco, qui a lancé son premier produit en 1986, est un constructeur de routeurs qui cible le monde de l’entreprise. Ses rivaux sont Wellfleet, 3Com ou Cabletron, et il réussit mieux qu’eux. Quand apparaît la commutation, technologie de niveau 2 du modèle OSI (le routage se situe au niveau 3), pris de vitesse, il négocie ses premiers rachats : Crescendo en fin 1993 et Kalpana (au nez et à la barbe d’IBM) en 1994. Dès lors, le pli est pris : chaque fois qu’une nouvelle technologie émerge, Cisco rachète un (ou plusieurs) spécialiste(s) et reste, lui, concentré sur son c?”ur de métier – le routage – et sur l’intégration de ces nouvelles technologies dans ses lignes de produits. C’est l’exemple de l’ATM. En fin 1994, il rachète Lightstream (pas son meilleur rachat), puis un gros morceau : Stratacom (un choix des plus judicieux) pour 4 milliards de dollars, somme fabuleuse à l’époque. Au milieu des années 90, on parle d’Ethernet rapide, et même de Gigabit Ethernet. Qu’à cela ne tienne, on rachète : Grand Junction (1995) et Granite (1996).

Du routage aux télécoms. . .

L’essor d’Internet va asseoir sa notoriété et réellement le propulser au sommet. Ses routeurs, historiquement les premiers de la Toile, se vendent comme des petits pains, et Cisco distance ses concurrents. Mais s’il possède la technologie du routage, il manque des pièces à son puzzle, et il picore pour offrir des solutions de gestion d’adresses, de sécurité. D’où toute une série d’acquisitions : Internet Junction, Networks Translation, TGV Software en 1996.
Maintenant qu’il a acquis une belle assise, il décide de s’attaquer à l’énorme gâteau des télécoms et des opérateurs. Pour avoir un pied à l’étrier, Cisco tente une première man?”uvre : le grand mariage avec Alcatel en 1997. Mais il y a trop d’arrière-pensées dans cette union, et le divorce est vite consommé. L’une des raisons sera précisément le rachat, en 1998, de Netspeed, spécialiste de l’ADSL, concurrent d’Alcatel. Qu’à cela ne tienne, il poursuit seul la route. Et il réussit à persuader le monde jusque-là si tranquille des télécoms qu’on est à la veille de la même révolution qui a bouleversé l’informatique – le passage des systèmes propriétaires à celui des systèmes ouverts – et que le transport de données (dont il est le champion) va submerger celui de la voix. Conséquence, il faut passer de la technologie de la commutation de circuits (conçue pour la voix) à celle de la commutation de paquets (conçue pour les données). Et son discours porte. Le monde des télécoms est déstabilisé : David bouscule les Goliath.
Aujourd’hui, Cisco fait peur aux constructeurs traditionnels. Sur eux, il a l’avantage d’être nouveau et de ne pas avoir à faire vivre et évoluer la vieille technologie. Mais il a l’inconvénient de disposer d’une palette étroite de technologies. Or, pour séduire, il lui faut offrir une solution globale et préparer la transition entre les réseaux d’aujourd’hui et ceux de demain. D’où une nouvelle vague de rachats à partir de 1998. Ceux, notamment, de Pipelinks (1998), de Transmedia Communications et de Calista (1999), visant à jeter ce pont entre les réseaux d’aujourd’hui, que les opérateurs ne vont pas jeter à la poubelle, et ceux de demain, qu’ils déploient en douceur.

Sans oublier l’optique et la qualité de service

Mais il faut aussi bâtir l’avenir. Et il manque toujours des briques. Depuis près de deux ans, ses acquisitions ciblent deux nouveaux domaines : l’optique et la qualité de service. C’est dans le premier que se jouera l’avenir des télécoms. Et c’est là que Cisco a dépensé le plus : Fibex, Stratum One, Monterey, Cerent (le record avec près de 7 milliards de dollars), et la division optique de Pirelli en 1999 ; Qeyton en 2000. Mais les réseaux de demain ne convaincront que s’ils offrent une qualité de service comparable à celle d’aujourd’hui. Et comme toutes les applications vont emprunter le même réseau, il va falloir les classer et affecter sélectivement les priorités. C’est ce que Cisco appelle le Content Networking, qui consiste à reconnaître le type d’application (flux financier, communication vocale, transfert de fichiers, messagerie) et à adapter le réseau à leurs contraintes. C’est le sens des rachats de Sightpath et, surtout, d’Arrowpoint cette année. Ce dernier montre que Cisco, menacé d’être débordé, démuni sur le front des opérateurs, a dû racheter l’un de ses concurrents.
Mais d’autres acquisitions sont plus défensives. Champion du routage, Cisco est, à son tour, menacé sur son terrain par les Juniper, les Avici, les Pluris et les Torrent sur le secteur des routeurs térabit, où il marque un peu le pas. Alors, il met cette année la main sur Growth Networks et sur Seagull Semiconductors, spécialistes des composants, pour développer une nouvelle génération de plates-formes de routage.
Dans ce ballet tourbillonnant des rachats, les analystes et les investisseurs s’inquiètent. Ils découvrent brusquement que Cisco est engagé dans une spirale infernale qui s’accélère. Jusqu’à quand pourra-t-il tenir ? Grand prophète du ‘ nouveau monde des télécoms ‘, John Chambers avait semblé les hypnotiser. Et, brusquement, les voici qui se réveillent. Et ils se rendent soudain compte qu’ils jouent avec le feu.

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