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Chronique. 35 ans plus tard, le progrès en question.

En résumé: l’industrie informatique doit enfin réfléchir à la valeur dusage, et produire des solutions réellement créatrices de valeur.

Avec la crise de 2001, le monde de l’informatique vient de prendre brutalement conscience que la roche Tarpéienne était toujours près du Capitole ! Que cette évocation de la vieille Europe latine n’émeuve guère les jeunes pousses californiennes, c’est vraisemblable. En revanche, devoir revendre sa Porsche toute neuve parce que les stock options ont perdu 95% de leur valeur est une réalité plus tangible.Alors, à l’aube du XXIe siècle, l’informatique serait-elle déjà en panne ? Et les promesses du web déjà oubliées ? L’informatique ?” moteur incontesté de l’économie américaine pendant dix ans ?” se heurte à des obstacles sérieux, qui peuvent ébranler ses fondations si cette elle ne se décide pas à prendre conscience des contraintes de la maturité.Le premier motif d’interrogation réside dans les conséquences du caractère désormais omniprésent de l’informatique dans la vie quotidienne. La situation a radicalement changé en trente-cinq ans ! En 1966, l’informatique était rare, centrale, monocolore (bleue !), rigide, chère.Elle est maintenant abondante, en réseau, multicolore, flexible, économiquement accessible. Il y avait alors dans le monde quelques dizaines de milliers d’informaticiens. L’informatique est aujourd’hui mise en ?”uvre par des centaines de millions d’utilisateurs. Les changements visibles ont permis la diffusion rapide de l’usage de l’informatique, plus facile et agréable à utiliser. La couleur, le multimédia, les échanges en réseau, les logiciels pratiques, rapides et accessibles qui facilitent le quotidien au bureau et dans la vie domestique sont des acquis irréversibles.Mais il y a de plus en plus assèchement des nouveautés créatrices de valeur d’usage. L’offre se heurte au scepticisme des utilisateurs, qui veulent plus de résultat pour un investissement moindre. Le marché informatique est de plus en plus confronté aux risques de saturation chez les particuliers comme dans les entreprises.L’obsolescence artificielle des logiciels et des processeurs ne suffit plus à rendre nécessaire le renouvellement rapide du parc face à des utilisateurs renseignés et de plus en plus sceptiques sur la réalité des innovations qu’on leur impose. Les nouveautés constantes déstabilisent les utilisateurs, qui ne peuvent plus amortir leurs investissements et tirer parti des bénéfices de leurs outils. Le processus d’introduction et de diffusion des changements n’est pas perçu comme maîtrisé et satisfaisant pour les utilisateurs, qui n’acceptent plus de promesses aléatoires.Or, l’informatique est encore vécue comme un monde complexe, voire hostile, qui ne respecte pas ses engagements. Chacun attend désormais des performances mesurables en gains d’efficacité, de temps, de création de valeur. Il faut donc que l’industrie réfléchisse enfin à la valeur d’usage et qu’elle produise des solutions réellement créatrices de valeur.Mais cette évolution inéluctable se heurte au ” business model ” de l’industrie informatique, tirée par la tyrannie des résultats trimestriels, des taux de croissance à deux chiffres et de l’augmentation constante de la valeur boursière, indispensable pour motiver salariés… et dirigeants.Les producteurs informatiques bien organisés, dotés d’un marketing puissant et abouti, ont poussé sur le marché les solutions générant le plus de revenus, alors que les utilisateurs n’avaient que peu de moyens pour orienter l’offre vers ce qui pourrait leur être le plus utile.Cette distorsion entre promesses et qualité des réalisations est très largement le résultat du modèle économique de l’industrie informatique. Or, les producteurs cherchent maintenant à contourner l’obstacle de la saturation en considérant le prix comme la variable d’ajustement naturel.Cette position est refusée par les utilisateurs, qui ont choisi de réagir. La croissance des logiciels libres n’en est qu’un premier exemple.C’est pourquoi il faut construire des relations matures entre l’informatique et ses clients pour exploiter conjointement les bénéfices des nouvelles technologies. Cela signifie une croissance moins spectaculaire des revenus pour les uns et une meilleure maîtrise des bénéfices pour les autres. Ce serait un juste partage.

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Par Jean-Pierre Corniou, DSI de Renault