Les libraires spécialisés dans l’ancien voyaient depuis des mois des commandes étranges s’accumuler : des lots énormes, des titres sans logique apparente, des acheteurs systématiquement anonymes. L’un d’eux, associé à des journalistes américains, a fini par cacher un AirTag dans un volume d’une commande de 1 000 livres passée sur une marketplace où l’acheteur peut rester masqué. Des semaines plus tard, la balise s’est immobilisée pour de bon dans un entrepôt Amazon de Las Vegas.
Une balise Apple au milieu des livres, un entrepôt au bout de la piste
La zone en question porte le nom de code VGT3 et s’offre même un logo, un dinosaure serrant un livre entre ses griffes. Des employés y décrivent un quotidien sans mystère : couper les dos, passer les pages au scanner, relever les codes-barres un à un. Les volumes n’en ressortent pas. Les fichiers ne finissent ni en PDF consultable ni en boutique : ils alimentent les modèles maison. Interrogé, Amazon se borne à répondre qu’il « achète des livres via des canaux commerciaux pour améliorer les produits et services utilisés par les clients ». Traduction libre : circulez. Le précédent existe pourtant, et il a un nom de code lui aussi. Anthropic a essuyé les plâtres avec « Project Panama », des rayonnages entiers achetés, découpés et numérisés pour entraîner ses modèles ; un juge fédéral a validé la méthode en 2025 au nom du fair use, notamment parce que les originaux détruits n’étaient pas revendus. Amazon reprend la recette et la pousse à l’échelle industrielle. Le relevé systématique des codes ISBN accrédite au passage une hypothèse qui circulait chez les libraires : des acheteurs seraient en train de scanner méthodiquement tout ce qui a été imprimé, numéro après numéro.
Pourquoi les vieux papiers valent de l’or pour les IA
Le réservoir du web arrive à sec pour qui entraîne des modèles. Les géants de l’IA ont déjà avalé l’essentiel de ce qui traîne en ligne. Le texte récent pose en prime un problème inédit : depuis 2022, une part croissante de ce qui se publie est elle-même écrite par des machines. Un livre imprimé avant cette date offre une garantie que plus rien d’autre n’offre : du texte humain, jamais numérisé, introuvable ailleurs. Les livres rares cumulent les qualités recherchées, tirages confidentiels, langues peu répandues, savoirs absents du web, et leur destruction réduit un stock déjà maigre.
Certains titres pourraient ne plus survivre que sous forme de fragments statistiques enfermés dans un modèle propriétaire. Les libraires anciens, eux, voient leurs ventes grimper grâce à ces clients voraces et sans visage. La méthode tranche avec l’époque précédente : Google avait numérisé des millions d’ouvrages pour son service de recherche de livres sans en détruire un seul, bibliothèques partenaires à l’appui (même si la firme de Mountain View n’est pas exempte d’accusations sur le sujet). La génération IA préfère le massicot, plus rapide et moins cher que la numérisation page à page. Côté européen, la fouille de textes reste encadrée par une exception au droit d’auteur assortie d’un droit d’opposition que les éditeurs peuvent activer ; la destruction d’exemplaires rares, elle, n’est écrite nulle part dans les textes. Le lecteur, lui, n’y gagne rien : le savoir quitte les rayonnages publics pour des serveurs privés.
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Source : 404 Media

