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Proton recrute pour bâtir l’anti-Chrome que ses fans réclament depuis des années

Le champion suisse de la confidentialité cherche des ingénieurs pour bâtir son propre navigateur. L’ironie du projet : il repose sur le moteur de Google, l’entreprise que Proton combat depuis dix ans.

Depuis sa naissance au CERN en 2014, Proton a méthodiquement répliqué le catalogue de Google : messagerie, stockage en ligne, agenda, documents collaboratifs, gestionnaire de mots de passe, et même un assistant conversationnel. La panoplie complète, à un détail près. Il manquait la porte d’entrée du web, celle par laquelle passent tous les autres services. Une offre d’emploi publiée par l’entreprise genevoise vient de vendre la mèche.

Un navigateur que Proton refusait de construire il y a encore un an

Le document ne laisse pas beaucoup de place au doute. Proton recherche un ingénieur logiciel, à Genève ou Zurich, pour rejoindre une équipe produit dédiée et bâtir « un navigateur internet axé d’abord sur la vie privée ». Les compétences exigées dressent la fiche technique du futur logiciel : maîtrise du C++ et des entrailles de Chromium, du moteur de rendu aux mécanismes de cloisonnement, avec des compilations prévues sur macOS, Windows et Linux. Le bureau d’abord, le mobile attendra.

Le profil recherché dessine aussi les protections envisagées : blocage de contenus, réduction de la télémétrie (ces données d’usage que les logiciels renvoient discrètement à leurs éditeurs) et lutte contre le pistage par empreinte numérique, cette technique qui identifie votre machine sans le moindre cookie. Aucune annonce officielle n’accompagne le chantier, ni nom, ni calendrier. Aucune date, donc, et une offre d’emploi prouve un projet, pas un lancement.

Les fidèles de la marque réclamaient ce navigateur depuis des années, et Proton leur avait poliment répondu par la bande en mars 2025. Plutôt que de bâtir le sien, l’entreprise choisissait alors d’intégrer son VPN directement dans Vivaldi, un navigateur européen indépendant. Le message était clair, chacun son métier. Dix-sept mois plus tard, la maison recrute pour faire exactement l’inverse (le rétropédalage a au moins le mérite de la discrétion, personne n’aura à assumer une conférence de presse).

Le moteur de Google pour combattre Google

Le choix technique fera grincer quelques dents chez les puristes. Chromium, la base retenue, est le projet open source piloté par Google, celui-là même qui propulse Chrome et, par ricochet, environ deux tiers de la navigation mondiale. Un restaurant bio qui s’installerait dans un local appartenant au géant du hamburger, en somme : la cuisine peut être irréprochable, les murs restent à l’adversaire.

Proton connaît parfaitement l’objection, puisque l’entreprise finance le camp d’en face. Sa collecte annuelle a distribué plus d’un million de dollars fin 2024 à dix organisations choisies par sa communauté, dont Ladybird, un projet qui construit précisément un moteur de navigateur indépendant, parti d’une feuille blanche, sans une ligne empruntée à Google. La main gauche subventionne l’alternative pendant que la main droite adopte le standard (l’écosystème du logiciel libre a l’habitude de ces contorsions).

À la décharge de Genève, l’argument technique est massif. Un navigateur moderne est sans doute le logiciel le plus complexe qu’une machine puisse faire tourner après son système d’exploitation. Chromium aligne quelque 35 millions de lignes de code, à entretenir au rythme des failles de sécurité découvertes chaque semaine, un travail de forçat qu’aucun éditeur ne peut assumer seul sur un moteur maison. Pour une équipe de 500 personnes déjà répartie sur une dizaine de produits, partir de zéro immobiliserait des années de développement et de budget. Le tout sur un marché saturé, que l’arrivée des navigateurs IA vient de rendre à nouveau férocement concurrentiel. Brave, Vivaldi, Opera et même Microsoft Edge ont d’ailleurs tous fait le même calcul.

Reste une limite que les puristes ne manqueront pas de pointer. La complexité justifie de ne pas bâtir un moteur, pas d’avoir écarté celui de Firefox, que Proton présentait encore récemment comme le seul vrai concurrent libre de Chrome. Le choix relève d’un calcul plus prosaïque. Les sites du monde entier sont d’abord conçus et testés pour le moteur dominant, et un navigateur qui affiche mal une page sur deux ne garde pas ses utilisateurs longtemps.

Sur le marché, le moment est plutôt bien choisi. Les nouveaux entrants dégainent tous des navigateurs dopés à l’intelligence artificielle, et l’entreprise suisse prend le contre-pied avec un argument qu’elle est seule à pouvoir brandir aussi fort. La confidentialité est son fonds de commerce depuis le premier jour, adossée à cent millions de comptes revendiqués. L’Europe lui déroule au passage un tapis réglementaire. Depuis mars 2024, les iPhone européens affichent un écran de choix du navigateur à la première ouverture de Safari, une vitrine dont Brave a déjà mesuré les effets sur ses installations. La France ferait un terrain d’essai rêvé. Firefox y résiste autour de 11 % de parts de marché, presque le triple de sa moyenne mondiale, signe qu’un public existe ici pour les navigateurs qui promettent autre chose.

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Par : Opera

Source : Tweakers