La conduite 100% autonome est la promesse faite notamment par Tesla à ses clients depuis de nombreuses années. À l’occasion du Mondial de l’automobile qui se déroule à Paris du 12 au 18 octobre, la marque américaine — tout comme la chinoise Xpeng — permettent d’ailleurs aux plus curieux de tester le dispositif qu’elles aimeraient bien voir chacune homologué en France. Mais ces deux constructeurs ne sont pas les seuls sur les rangs. Il y a quelques jours, c’est Denza, l’enseigne haut de gamme du groupe BYD, qui nous a convié à parcourir les rues de Paris « sans les mains ». Du gâteau ? Pas vraiment…
La capitale française n’est pas spécialement connue pour être un cadeau fait aux automobilistes de chair et d’os. Ronds points aux règles très parisiennes, zones de travaux, rues étroites, signalisation verticale pas toujours visible ou entretenue, marquage au sol aléatoire : nombreux sont les conducteurs qui voient monter le stress au passage du panneau Paris. Qu’en sera-t-il pour le robot de conduite de Denza ?

Le CNOA — pour City Navigation On Autopilot — de Denza existe depuis déjà environ deux ans en Chine. Baptisé God’s Eye (l’œil de Dieu, rien que ça !), le système fonctionne en mode « map free », c’est-à-dire qu’il ne repose pas sur des cartes de haute définition mais utilise plutôt une batterie de capteurs (27 en tout), dont un lidar haute précision à très longue portée, des caméras ultra-haute définition, des radars à ondes millimétriques et d’autres capteurs à ultrasons connectés au cerveau unique de la machine via l’architecture Xuanji maison pour décider de ses manœuvres telles que le passage aux carrefours (conduite en ligne droite, virage à gauche, virage à droite, demi-tour, etc.), dans les giratoires, le franchissement des feux tricolores, les dépassements, l’évitement intelligent des obstacles, les changements de voie, le maintien de voie, la conduite en régulateur de vitesse, le passage d’une voie à l’autre et la priorité aux piétons et aux véhicules non motorisés.
L’ensemble est en outre connecté en 5G, par satellite et aux éventuels véhicules également connectés qui circuleraient dans la zone. Mais en premier lieu et pour faire simple, la voiture voit et perçoit son environnement puis adopte ce que son cerveau pense être la bonne stratégie à chaque étape de son évolution urbaine. Pour l’aider dans ces décisions, des milliers de kilomètres de tests sont nécessaires, durant lesquels les opérateurs apprennent à la machine les bonnes décisions au regard des règles de conduite locales.

On ne conduit pas à Paris comme à Shanghai, où tous les feux de circulation sont connectés, par exemple. Dans la capitale française, il n’est pas rare d’en trouver cachés derrière un utilitaire, une branche d’arbre, ou qui sont tout simplement défectueux. Alors qu’il s’agit déjà souvent d’un défi pour un humain, à la machine de se débrouiller avec. Enfin, la cartographie Google Maps intégrée à la voiture sert quant à elle à définir le parcours à suivre pour arriver à destination.
Une voiture immense dans les rues bondées de Paris
C’est par paire que les cobayes — nous autres journalistes, donc — sont invités à monter à bord d’une Denza Z9 GT, grande berline électrique de plus de 1150 chevaux. Ce n’est évidemment pas cette caractéristique qui fera la différence à 30 km/h maximum, vitesse autorisée à Paris et que l’auto est évidemment tenue de respecter. En revanche, son encombrement — 5,18 mètres de long, 2 de large — constitue un handicap sérieux pour se faufiler dans la circulation de ce milieu d’après-midi de fin de semaine.
Le reste de l’équipage est constitué d’un superviseur formé spécialement pour la tâche et dont le rôle est de reprendre les commandes si cela s’avère nécessaire, ainsi que — nous concernant — d’une ingénieure venue de Chine pour assurer le suivi de l’opération, prendre en note tout ce qui ne va pas et, éventuellement, remettre en route le logiciel s’il venait à défaillir.

D’ailleurs, Denza nous prévient dès le départ : pas question de proposer cette technologie au client avant au moins l’année prochaine, nous sommes réellement en phase de test et de développement. Et des bugs, certaines des autos en ont rencontré, parfois avant même de prendre leur premier départ.
Un circuit de 20 mn et quelques grosses frayeurs
Pour nous, la sortie de la place de stationnement située au pied de la concession BYD des Champs-Élysées se déroule sans difficulté, mais toujours sous l’œil inquiet du staff pléthorique chargé de sécuriser les abords, au cas où. Quelques minutes plus tôt, certaines autos ont eu plus de mal. Il faut dire que le tempérament du conducteur parisien est rarement caractérisé par la patience, et nombreux sont ceux qui veulent prendre les devants en se glissant sous le nez de la Denza, stoppant net sa procédure de départ.
Nous voici partis pour un tour d’un peu plus de 5 kilomètres dans Paris : Étoile, Trocadéro, Passy, Tour Eiffel, Iéna et retour vers la rue Pierre Charron. Premier feu, à l’angle des Champs-Élysées, nous mettons cap à droite vers la place de l’Étoile, ce fameux giratoire à 12 sorties que plus de 100 000 voitures empruntent chaque jour et qui met souvent au défi même le plus chevronné des Parisiens.

L’engagement se passe bien, la voiture prend sa place dans le flot remontant. D’abord sur la file de gauche, puis elle se décale vers la droite, plus roulante. Loin d’être fluide, la circulation ne semble pas poser de problème particulier à la Z9 GT. À l’Étoile, le parcours prévoit trois-quarts de tour, avec une sortie Avenue Kléber. L’engagement est plutôt bon, la berline chinoise se positionne sur une des files du milieu, file toute virtuelle puisque ce giratoire ne dispose d’aucun marquage au sol. Particularité : c’est l’un des seuls, sinon le seul giratoire en France à imposer la priorité à l’entrée. À allure modérée, l’auto franchit la moitié du rond-point mais, au lieu d’anticiper sa manœuvre pour s’engager tranquillement vers les voies extérieures et prendre sa sortie, attend d’être rendue à la perpendiculaire de celle-ci pour virer à 90 degrés droite.
Coup de chance, aucun automobiliste énervé n’a cherché à forcer sa priorité. À ce stade, le code de la route suggère plutôt de refaire le tour. Engagé avenue Kléber, une nouvelle épreuve attend l’œil de Dieu environ 200 mètres plus loin. Un poids lourd en livraison, hayon ouvert et feux de détresse allumés, occupe la chaussée. Nous sommes loin de l’intersection suivante et la voie opposée est dégagée.

L’auto peut doubler… mais préfère laisser mourir son freinage littéralement au cul du camion, s’interdisant toute manœuvre pour s’échapper, tous les capteurs frontaux étant aveuglés par l’obstacle. Seule solution pour l’opérateur : reprendre la main et relancer le système une fois le camion contourné. Un peu plus loin, imperturbable, elle ignore un passage protégé sur lequel un piéton est pourtant déjà engagé sur une bonne moitié de la voie opposée. Une infraction sanctionnée d’un retrait de 6 points sur le permis de conduire, sans parler de l’amende pécuniaire qui l’accompagne.
L’œil de Dieu ne voit pas le rouge
Au Trocadéro, le parcours prévoit de remonter quelques dizaines de mètres puis de bifurquer à gauche sur la rue Benjamin Franklin. Mais alors qu’elle se prépositionne plutôt correctement, la Denza préfère finalement continuer tout droit. Une situation que l’ingénieure de bord semble ne pas vouloir lui laisser gérer. Tandis que Google Maps recalcule l’itinéraire, elle demande au chauffeur de reprendre la main et de prendre la rue prévue au départ. Demi-tour, donc.
Le giratoire de la place du Costa-Rica est négocié sans problème, direction les bords de Seine, avenues du Président-Kennedy, puis de New York. Face à la Tour Eiffel, au Pont d’Iéna, la Z9 s’engage avenue des Nations-Unies et prolonge avenue d’Iéna sans difficulté. Elle attend même le bon moment et la place nécessaire pour dépasser quelques cyclistes à la peine dans la côte sans les frôler. Place d’Iéna, tout semble aller pour le mieux. La voiture salue la statue équestre de Washington et vise la sortie pour continuer sur l’avenue d’Iéna.

Nous sommes à environ 50 mètres du feu de circulation lorsque celui-ci passe à l’orange. Calé à un peu moins de 30 km/h, la Denza n’hésite pas une seconde : elle garde l’allure et, en bonne Parisienne, franchit le feu alors qu’il est au rouge vif depuis une bonne seconde. Voilà quatre points supplémentaires supprimés sur son permis, tout virtuel qu’il soit !
Le virage à droite de la rue Georges Bizet passé, la Denza continue son chemin. On ignore comment elle s’assure que personne ne va prendre la priorité de la rue de Chaillot, mais tout se passe sans encombre. À 30 km/h, elle aurait probablement eu le temps de s’arrêter en cas de trafic transversal, difficile à détecter dans les rues parisiennes sans s’avancer un peu au-delà du début de l’intersection.

Une centaine de mètres plus bas : feu rouge. Comme si elle avait voulu se faire pardonner son loupé de la place d’Iéna, la Z9 s’arrête cette fois… une bonne trentaine de mètres avant le feu ! Pas vraiment d’infraction, mais une bizarrerie de plus sur ce parcours semé d’embûches.

Nous voici avenue Pierre Iᵉʳ de Serbie avec notre point d’arrivée presque en vue. La voiture en double file n’est cette fois pas ignorée : clignotant, la Z9 l’efface, non sans avoir pris en compte l’auto qui sortait de son stationnement sur la voie opposée pile à ce moment-là.
Mais être presque arrivé ne signifie pas la fin des curiosités. Un peu plus loin, aux abords de la rue Pierre Charron, une petite file de quatre véhicules se forme au niveau d’un feu de circulation. Deux voitures, suivies par deux side-cars promène-touristes. La Denza s’en approche et… engage une manœuvre de dépassement ! In extremis, l’opérateur reprend la main, se remet dans la file et adresse un petit signe d’excuses à l’automobiliste qui se présentait en face au même moment.

Allez, encore quelques mètres avant le point de stationnement. Le chauffeur engage le mode de parking automatique puis, au niveau de la concession BYD, indique la place qu’il souhaite occuper d’un clic sur l’écran. Manque de chance, il commande un stationnement à contre-sens. La voiture, qui ne semble pas savoir qu’il est interdit de stationner à contre-sens, entame tranquillement son demi-tour, que le chauffeur avortera avant d’appuyer sur le bon bouton. Nous voici garés, ouf !
Bilan : encore du travail
Quiconque prend le volant à Paris mesure le monde qui peut séparer la conduite parisienne de celle de n’importe quelle autre ville de province. Si BYD propose déjà cette conduite autonome de niveau 2+ dans les rues des villes chinoises, elle sait qu’il lui reste encore beaucoup de travail avant de délivrer cette fonction à ces clients européens, voire français.
À vrai dire, la marche vers une conduite déléguée fiable à Paris nous paraît encore si loin pour Denza qu’il faut saluer la sorte de courage, voire de témérité, dont elle a fait preuve en proposant à quelques dizaines de journalistes plutôt exigeants d’effectuer in vivo les premiers tests français de sa technologie.
Il ne serait pas très juste de vouloir comparer le CNAO au FSD de Tesla, que la marque américaine pousse aussi fort qu’elle le peut pour obtenir son homologation. Si les démos européennes de Tesla semblent se passer plutôt bien malgré quelques couacs notables (dépassement de vitesse maximum autorisée en ville, par exemple), il faut se rappeler que la marque a engrangé des milliards de données depuis plusieurs années, issues de la conduite de ses clients, pour alimenter l’IA de son autopilot. Denza, qui de plus ne roule pas aux USA, part donc avec quelques longueurs de retard, retard que des milliers d’ingénieurs tentent aujourd’hui de combler.
Tests de conduite autonome en ville : que permet la loi française ?
En France, les constructeurs automobiles peuvent expérimenter des systèmes de conduite autonome sur la voie publique, y compris en pleine ville. Mais cette liberté est encadrée. L’ordonnance du 3 août 2016 et le décret du 28 mars 2018 imposent une autorisation préalable du ministère chargé des Transports pour les essais impliquant une délégation effective de conduite. Cette autorisation précise notamment les fonctionnalités testées, les conditions de sécurité, la durée des essais et les voies sur lesquelles ils peuvent être réalisés.
Un constructeur autorisé à expérimenter son système dans certaines rues parisiennes ; ici BYD-Denza ne peut donc pas décider librement de poursuivre ses essais en mode autonome dans une autre ville. Les véhicules concernés doivent par ailleurs disposer d’un certificat spécifique et être sous la supervision d’un opérateur formé à cette tâche et seul habilité à se trouver derrière le volant lorsque la voiture évolue en mode autonome.
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