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Esthétiques dans l’infomonde

Chercheurs et scientifiques tentent de trouver une représentation cohérente de l’infomonde. Aucun modèle global ne se dégage. Mais la multiplicité des résultats ouvre aux beautés de la techno-esthétique.

Je suis sur le Réseau, mais où suis-je ? Depuis des années, le site Perdu.com apporte une réponse décalée à la question : une page blanche, un petit point, une légende laconique : “Vous êtes ici.” Une blague qui rappelle fort cette carte d’une partie déserte du Pacifique dressée par Lewis Caroll : un rectangle totalement blanc.Et pourquoi pas ? Tout encombrés qu’ils soient, les réseaux mondiaux ?” Internet, téléphoniques, satellitaires ?” ressemblent bien à cet espace trop vide, ou trop plein, sans centre, sans orientation évidente.Pourtant, ce ne sont pas les représentations qui manquent. Le site Cybergeography en recense bon nombre. Le visiteur, touché à la tête, titube : “Attendez ! Attendez ! Il ressemble vraiment à ça l’infomonde ?”Le poète Henry Michaux s’était essayé à droguer des araignées à la mescaline pour voir si elles conservaient la géométrie régulière de leurs toiles. Expérience probante : l’araignée ivre s’investit fortement dans les avant-gardes artistiques : toiles abstraites, minimalistes, informalistes, déconstruites, action-toiles… A feuilleter les pages de Cybergeography, on se dit que la tisseuse numérique en avait un coup dans le nez .Jugez par vous-même : des espèces de globules vu un éléphant nous dire qu’Internet était un n?”ud papillon.Ces représentations d’un univers métamorphique mouvant sont fascinantes, en tant que telles et par leur diversité même. Figurations d’un univers sans métrique générale, mais pas sans harmonie, elles illustrent bien, à mes yeux, ce que Gilbert Simondon essayait de formaliser sous le terme de techno-esthétique, il y a plus de vingt ans.Ce philosophe français s’est attaché dès les années 50 à s’interroger sur les phénomènes de technophobie ambiants (pour situer très vite l’époque, les deux principales innovations étaient la bombe atomique et les premiers ordinateurs, facilement associés dans la promesse d’une apocalypse globale supprimant les humains pour les remplacer par des machines).Il s’est ingénié à penser la technique non pas comme un pur moyen, un ustensile de basse espèce issu de la matière toujours plus ou moins bourbeuse, mais comme un milieu. L’homme n’est dès lors plus seulement celui qui utilise une technique inerte, mais celui qui interagit avec elle pour l’explorer, lui donner forme par les représentations qu’il s’en crée, et par là-même se donner forme.Ce milieu donne lieu à l’éclosion d’une esthétique, y compris dans ses aspects les plus fonctionnels. Apple a bâti une partie de son succès sur un art consommé d’associer fonctionnel et esthétique comme des facteurs complémentaires (je veux dire que les deux sont imbriqués, le plus pratique est aussi le plus beau).Alors, l’infomonde, c’est le désordre, ce n’est pas bien rangé, on s’y perd. Et comme dans les vieilles cartes du monde, ça comporte des zones d’ombre, inquiétantes, ça manque d’homogénéité et de structures. Mais ce milieu technique dépourvu de métrique et de stabilité est un réservoir à explorations et à représentations. Par comparaison, un espace régulier, homogène, formalisable sous forme de lois, c’est borné et rassurant, et bien entendu commercialement exploitable. Cest aussi bien moins excitant.Prochaine chronique jeudi 31 janvier

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Renaud Bonnet