Ce mardi 13 octobre, Jensen Huang, patron de Nvidia, était présent à Paris pour annoncer que son entreprise entrait au capital de Doctolib. Un achat de parts surtout symbolique : on parle de quelques millions d’euros, alors que Doctolib est valorisée à 3,6 milliards d’euros. Jensen Huang va continuer sa tournée européenne en passant par Londres et Belin et on s’attend à ce qu’il annonce de nouveaux investissements dans des sociétés britanniques et allemandes. Nvidia ne se contente plus de concevoir et vendre des puces qui font fonctionner l’intelligence artificielle. Elle investit massivement dans d’autres entreprises, notamment… d’intelligence artificielle.
Pourquoi Nvidia prend-il des participations dans autant d’entreprises ?
Pour le moment, aucune déclaration officielle sur cette stratégie que Nvidia développe depuis quelques mois. Mais il semblerait que l’entreprise poursuive plusieurs objectifs. Il y a tout d’abord celui de gagner encore plus d’argent : prendre des parts dans des entreprises, c’est s’assurer une rente. D’autant plus que la cote en bourse de Nvidia est au plus haut, avec plus de 5,24 milliards de dollars de valorisation. Ce qui en fait l’entreprise la plus valorisée du monde aujourd’hui. Au-delà de sa valorisation, ce sont aussi ses bénéfices qui se sont envolés : 73 milliards de dollars de bénéfices nets (après impôt), sur seulement 130 milliards de dollars de chiffre d’affaires en 2025.

D’un autre côté, l’entreprise cherche à soutenir ses actuels et futurs clients en les aidant à développer des usages qui nécessiteront des puces. Des puces que Nvidia conçoit, fabrique et vend. Si les sociétés dans lesquelles Nvidia est actionnaire gagnent de la croissance, mécaniquement Nvidia en gagnerait aussi. Le fabricant devient ainsi investisseur dans son propre marché. Ainsi en Europe, Nvidia a déjà investi plus de 8 milliards de dollars en un an, et le montant total devrait s’élever à plus de 10 milliards en 2027 selon les promesses de Jensen Huang. L’homme toujours habillé d’un blouson en cuir l’a clamé haut et fort : « Je suis le plus gros investisseur en capital-risque d’Europe ! », comme l’a rapporté Le Monde.

Et les quatre entreprises françaises dans lesquelles la société de Jensen Huang a investi ce mois-ci illustrent parfaitement ses approches. Doctolib développe des services d’IA pour les soignants et les patients. Pigment commercialise une plateforme de planification pour les entreprises. Genesis AI travaille dans la robotique, tandis qu’Entalpic applique l’IA à la conception de matériaux. Des activités et des technologies différentes, mais qui demandent toutes de la puissance de calcul pour entraîner ou faire fonctionner des modèles d’IA.
Une stratégie d’achat de parts qui ne se limite pas à l’Europe
La stratégie que nous décrivons ici est loin de s’appliquer uniquement au Vieux Continent. Par le passé, Nvidia est également entrée au capital d’OpenAI, d’Anthropic et de Mistral AI, qui sont aussi ses clients ; elle a même racheté Hugging Face le mois dernier. Le groupe est par ailleurs actionnaire de CoreWeave, un fournisseur de puissance de calcul utilisant ses processeurs. Une stratégie qui couvre toutes les strates d’une technologie : les concepteurs (de modèles d’IA), les fournisseurs d’infrastructures (serveurs, datacenters), ainsi que les entreprises qui développent les applications finales (Doctolib par exemple).

Aussi, investir aux États-Unis, mais aussi en Europe, est un moyen pour Nvidia de renforcer sa position mondiale, face à la concurrence chinoise qui monte. Depuis longtemps, on sait que Huawei et ses compatriotes chinois tentent de surpasser Nvidia sur le développement de puces d’IA toujours plus puissantes, et semble vouloir continuer en 2027. Une concurrence chinoise qui n’a pas tellement le choix : à cause de restrictions commerciales imposées par les États-Unis, elle ne peut tout simplement pas acquérir les puces les plus puissantes de Nvidia. L’entreprise mise aussi massivement sur Taïwan, au nez et à la barbe d’un gouvernement Trump mécontent de cette tactique.
La guerre et la bulle
De quoi éviter de devoir identifier un seul gagnant de cette « guerre » économique de l’IA. Que l’IA progresse dans la santé, la robotique, les logiciels professionnels, peu importe : Nvidia souhaite simplement vendre ses puces, tout en profitant de la valeur créée par certaines (si possible, un maximum) de ses participations. Par ailleurs, si l’entreprise ne l’a pas précisé, il est possible qu’elle privilégie les sociétés dans lesquelles elle détient des parts pour la vente de ses puces d’IA. Ce alors même que la demande pour ces composants est au plus fort.

Quant à la possibilité de l’explosion d’une « bulle de l’IA », Nvidia s’y prépare sans vraiment le dire. Jensen Huang l’a concédé, « La demande est aujourd’hui beaucoup plus grande que l’offre. Bien sûr, un jour, cela s’équilibrera », dans « cinq, sept ou dix ans », rapporte Le Monde. Nvidia pourrait voir sa valorisation boursière chuter et Nvidia le sait. C’est pourquoi investir ses bénéfices ailleurs lui permet de se créer un matelas des plus confortables.
Dépendance industrielle, protection des données… les risques des investissements massifs de Nvidia (en Europe)
La question est légitime : en investissant autant d’argent, Nvidia pourrait-elle prendre le contrôle des entreprises européennes de la tech ? Rappelons qu’il s’agit surtout de parts minoritaires dans le cas de Nvidia. Ce qui ne donne pas automatiquement le contrôle d’une entreprise. Dans le cas de Doctolib par exemple, Nvidia ne siègera pas au conseil d’administration.

Des investissements qui ont néanmoins pour but d’influencer les entreprises qui en bénéficient. En tant que partenaire, Nvidia fournit les puces, mais aussi outils et accompagnement, pour peser dans les choix industriels des entreprises. Plus le temps passe, plus ces dernières auront tout intérêt à privilégier de continuer à travailler avec Nvidia. Il ne s’agira plus de remplacer des puces d’IA, mais aussi des outils, des compétences. Face à ces questions, Jensen Huang a tenté de rassurer, expliquant qu’acheter des composants américains ne pose pas de problème « tant que vous opérez le service vous-mêmes ». Nvidia tente de montrer patte blanche en mettant le point sur des modèles « open source », dont elle se revendique être le leader.
Autre crainte de cette stratégie de Nvidia, sa mainmise sur les données personnelles. C’est par exemple le point de vue de la journaliste de Mediapart Martine Orange. Pour elle, cette stratégie concerne toute la population, puisqu’elle va pousser les entreprises de la tech en France et en Europe à davantage exploiter les données personnelles des citoyens. Le tout en renforçant la situation de monopole de Doctolib : « le soutien du géant du numérique [Doctolib] va faciliter l’accélération de ces développements et ériger des barrières d’entrée encore plus infranchissables ». Un moyen de ne « laisser aucun cabinet à la concurrence », notait Stanislas Niox-Chateau, dirigeant de Doctolib, dans une note révélée lors des perquisitions chez la société demandées par l’Autorité de la concurrence.
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