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« Pare-chocs contre pare-chocs » : après des semaines de manœuvres, un satellite militaire russe a rattrapé un satellite radar lié à l’Ukraine

Après des semaines de manœuvres, le satellite militaire russe Cosmos 2612 s’est approché tout près d’ICEYE-X36, un satellite radar d’observation immatriculé aux États-Unis et associé au renseignement ukrainien. Inspection, espionnage ou répétition d’une attaque ? Faute de réponse, les experts s’inquiètent.

En orbite basse, on ne s’approche normalement pas d’un autre satellite sans y avoir été invité. C’est pourtant ce qu’a fait Cosmos 2612 au cours des derniers jours. Le 16 octobre, la société américaine de surveillance spatiale LeoLabs a indiqué à Axios que le satellite militaire russe se trouvait à environ 5 kilomètres d’ICEYE-X36, alors que plus de 320 kilomètres les séparaient la veille. Une approche qui « semble délibérée », selon l’entreprise. Et le rapprochement ne s’est pas arrêté là.

D’après l’astronome néerlandais Marco Langbroek, qui suit les satellites militaires depuis des années, les deux engins pourraient être passés à « quelques centaines de mètres » l’un de l’autre, voire beaucoup moins, dans la nuit du 17 au 18 octobre, vers 3 h 35 heure de Paris. Il est impossible d’être plus précis : les données orbitales publiques comportent une marge d’erreur, et Cosmos 2612 semble avoir encore effectué de petites manœuvres autour de ce moment, explique-t-il sur son blog.

Pour mesurer l’anomalie de la situation, un professeur de droit spatial à l’université du Mississippi, Aaron Brynildson, explique que les États évitent généralement de s’approcher à moins d’une dizaine de kilomètres d’un autre satellite. En deçà, si les deux engins manœuvrent en même temps, le risque de collision augmente fortement. Clayton Swope, chercheur au Center for Strategic and International Studies (CSIS), un centre de réflexion de Washington, parle d’une distance « pare-chocs contre pare-chocs ».

Six mois de manœuvres autour du même satellite

Ce rapprochement n’a pourtant rien d’improvisé si l’on regarde le calendrier de plus près. La Russie a lancé six satellites militaires, de Cosmos 2609 à Cosmos 2614, depuis le cosmodrome de Plesetsk. Environ un mois plus tard, cinq d’entre eux ont modifié l’inclinaison de leur orbite pour se placer dans le même plan qu’ICEYE-X36, détaille le CSIS. Une manœuvre coûteuse en carburant, que les opérateurs évitent d’ordinaire.

Le 26 mai dernier, Cosmos 2609 est ainsi passé à 2,5 kilomètres du satellite radar, avant que les engins russes ne s’en éloignent progressivement. Puis, à partir du 30 septembre, Cosmos 2612 a repris la traque. Une série de manœuvres l’a ramené sur la même orbite que sa cible, à une altitude quasi identique d’environ 555 kilomètres. Des manœuvres « clairement conçues pour amener Cosmos 2612 près d’ICEYE-X36 », estime Marco Langbroek, qui reconnaît avoir longtemps été sceptique. La différence notable avec le printemps est que, cette fois, le satellite russe ne s’est pas éloigné après son passage.

La question est de savoir pourquoi les Russes s’intéresseraient à ICEYE-X36. Ce satellite d’environ 90 kilogrammes, lancé en 2024, appartient à la constellation radar d’ICEYE, une entreprise fondée en Finlande, et il est rattaché à sa filiale américaine. Son radar à synthèse d’ouverture lui permet d’observer le sol de jour comme de nuit, à travers les nuages ou la fumée, un atout précieux sur un champ de bataille. ICEYE fournit des images à l’Ukraine depuis le début de l’invasion russe et a élargi en janvier sa coopération avec un client du ministère ukrainien de la Défense. Un responsable ukrainien a toutefois indiqué à Axios qu’il n’était pas certain que ce satellite précis serve l’armée de son pays. Ni ICEYE ni le Pentagone n’ont souhaité commenter.

Inspection, espionnage ou répétition d’une attaque ?

Personne ne connaît les intentions de Moscou et le CSIS envisage deux lectures. La première, bénigne, serait une simple inspection rapprochée. La seconde serait la préparation d’une action hostile, qu’il s’agisse d’une arme cinétique ou non, comme un brouillage, voire d’une tentative de capture. Les précédents russes n’ont rien de rassurant. En juillet 2020, Cosmos 2543 avait libéré un objet à grande vitesse en orbite, et Moscou avait détruit l’un de ses propres satellites avec un missile en novembre 2021, créant des milliers de débris. Néanmoins, aucun de ces essais n’avait jusqu’ici visé un satellite non russe, souligne le CSIS. Pour Marco Langbroek, cette approche est en tout cas « complètement non consentie », et il se demande s’il ne s’agit pas d’« une première véritable attaque antisatellite en orbite en préparation ».

À ce stade, rien ne montre qu’ICEYE-X36 a été touché. Ses paramètres orbitaux ne montrent aucune perturbation, mais seul son opérateur peut dire s’il fonctionne toujours normalement, rappelle l’astronome. Et même en cas de panne, il serait difficile d’en attribuer clairement la cause, car « l’attribution est très difficile dans l’espace ».

La Russie a pourtant prévenu dès 2022 que les satellites commerciaux occidentaux utilisés pour aider l’Ukraine pourraient devenir une « cible légitime » de représailles. En 2025, Moscou a même indiqué aux régulateurs internationaux qu’il considérait les satellites européens aidant l’armée ukrainienne comme des « cibles légitimes », selon une fiche de la Space Force américaine.

Une guerre qui se joue aussi en orbite

La France connaît aussi très bien ce type de manœuvre. En 2017, le satellite russe Louch-Olymp s’était approché du satellite de communication militaire franco-italien Athena-Fidus, un « acte d’espionnage » dénoncé l’année suivante par la ministre des Armées Florence Parly. Depuis, l’armée française s’entraîne régulièrement à ce type de scénario lors d’exercices de guerre spatiale. L’affaire Cosmos 2612 franchit toutefois un cap, parce qu’elle vise un satellite commercial qui participerait à une guerre en cours.

Elle s’inscrit dans une militarisation de l’espace désormais assumée. Un responsable de l’US Air Force a ainsi reconnu pour la première fois que les États-Unis avaient placé des armes en orbite, et le chercheur Sidharth Kaushal, du Royal United Services Institute britannique, rappelle dans une tribune publiée par The Independent que Washington avait accusé la Russie, en février 2024, de développer une arme antisatellite nucléaire. Deux mois plus tard, Moscou avait mis son veto à une résolution du Conseil de sécurité de l’ONU réaffirmant l’interdiction des armes nucléaires dans l’espace. Rien ne relie toutefois Cosmos 2612 à ce programme. Pour les armées, le message est là et tend à confirmer que les satellites d’observation et de communication sont devenus des cibles comme les autres. Quant aux entreprises privées qui les exploitent, elles se retrouvent en première ligne.

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