Premier format de document normalisé par l'ISO, Open Document représente une menace sans précédent pour Microsoft, dans un domaine incontesté jusqu'à présent. Le géant n'a donc pas attendu pour prendre des contre-mesures. La première est de mettre en lumière les avantages de son propre format OpenXML, en termes de pérennité, d'ouverture et de support pour des modèles métier, en relation avec les grands progiciels intégrés.
Ensuite, en lançant auprès de l'ECMA (European Computer Manufacturers Association) un processus de standardisation, d'ailleurs dirigé par Jean Paoli, directeur de l'architecture à Microsoft et co-inventeur du langage. Ces travaux devraient normalement déboucher sur une normalisation ISO. La démarche est soutenue par plusieurs grands acteurs tels qu'Apple, Intel ou, encore, BP et la British Library.
Enfin, un ' Conseil de l'interopérabilité ', annoncé ce mois-ci, va réunir régulièrement un ensemble de grands clients, à la manière de l'approche consultative sur la sécurité mise en place par Microsoft pour résoudre les problèmes dans ce domaine. Plusieurs grands comptes européens, dont la Société Générale en France, vont en faire partie.
La sémantique
Ce volet concerne le contenu informationnel et sa compréhension par les différents partenaires. Il s'agit de définir les données et métadonnées, de sélectionner les référentiels et les ressources mis en ?"uvre par tous, tels
que répertoires d'identification, bases de données, nomenclatures et listes de valeurs. L'objectif est de permettre une interprétation homogène des données et une réutilisation de ces données sans erreur.
L'organisationnel
Cet aspect vise à identifier les acteurs et les procédures intervenant dans la fourniture d'un service spécifique d'administration en ligne, lors des échanges entre administrations, ou entre l'administration et les
usagers. Le propos est de parvenir à un accord entre ces acteurs et ces processus pour structurer leur interaction. En d'autres termes, il s'agit de définir leurs ' interfaces d'entreprise '.
La technique
Ce volet définit les différents formats et normes utilisés par les administrations pour échanger et publier des documents, quelle que soit leur nature : données structurées ou semi-structurées, images fixes ou animées, sons, etc.
Ces recommandations concernent les échanges, les administrations restant libres de leurs choix pour leurs besoins internes.
Qu'impose le Référentiel général d'interopérabilité (RGI) en matière de formats de documents ?
Dans son volet technique, le RGI recommande d'utiliser des formats basés sur XML, dont les spécifications sont publiques et libres de droits pour les échanges de documents semi-structurés (textes, tableaux, présentations). Une
définition qui correspond à celle d'Open Document, d'ailleurs imposé dans la règle 25. En outre, il est obligatoire de supporter ce format, et interdit de migrer d'un format quelconque vers un autre format qu'Open
Document. D'autres formats sont recommandés, tels qu'Unicode-UTF, ou encore PDF/X d'Adobe, qui est une norme ISO depuis 2002, pour le formatage des documents pour l'impression.
D'autres pays ont-ils choisi une voie similaire ?
Après l'épisode de l'Etat du Massachussetts, dont les services avaient recommandé l'utilisation d'Open Document, plusieurs pays européens ont choisi de privilégier les formats ouverts. Le Parlement danois a
voté début juin, à l'unanimité, l'obligation d'utiliser des formats ouverts à partir de 2008. Plus récemment, la Belgique a également fait état de son désir d'utiliser des formats ouverts, en conservant toutefois une
marge de man?"uvre, puisqu'elle n'impose que la lecture du format ODF.
Que peut faire Microsoft ?
Outre la démarche de standardisation entreprise auprès de l'ECMA, Microsoft tenterait de faire valoir, sur le plan juridique, l'aspect anticoncurrentiel de l'imposition d'un format, même ouvert. A terme,
Office devra sans doute être en mesure de sauvegarder des fichiers à ce format, mais Microsoft ne s'est pas engagé à réaliser lui-même ces modifications, misant sur le travail de partenaires.
Pour le directeur scientifique de la Fondation Internet nouvelle génération, la question d'interopérabilité dépasse celle du clivage libre/propriétaire.
Quels sont les enjeux de l'opposition entre Microsoft et les tenants du format Open Document ?
La question de l'interopérabilité dépasse celle du clivage libre/propriétaire. Il s'agit tout simplement de la capacité à changer de fournisseur. Des différents niveaux d'interopérabilité, celui des données et des
formats est sans doute celui dont la maturité est la moins affirmée, au contraire des protocoles réseau, par exemple. Mais c'est aussi celui où les enjeux sont les plus importants. D'abord ils concernent les utilisateurs, là où les
autres niveaux étaient plutôt affaires de spécialistes. Ensuite, il s'agit de pérenniser un fonds documentaire, dont la complexité ne fait que croître. En particulier, pour les administrations, c'est le point de contact principal avec
l'usager-citoyen.
Pourquoi l'interopérabilité est-elle si difficile à mettre en ?"uvre ?
L'interopérabilité est relativement facile à obtenir si aucun acteur n'est en position dominante. Dans ce cas, tous les acteurs ont un intérêt convergent, celui de faire grossir le marché. Dans le cas de la bureautique,
la domination de Microsoft est écrasante, il n'a donc pas intérêt à favoriser un standard d'interopérabilité. Il va donc le combattre avec énergie. D'autant que, si l'on tient compte de l'émergence des techniques
de virtualisation, la véritable valeur ajoutée de Microsoft est bien dans Office et, en particulier, dans son format de documents.
Que peut faire Microsoft si le format ODF devient le choix des administrations ?
Le cas s'est déjà présenté dans le passé, à propos de la norme Posix pour les systèmes d'exploitation. A l'époque, l'administration avait recommandé le respect de la norme Posix pour les appels
d'offre. Microsoft a d'abord tenté de combattre cette disposition, puis a proposé une interface Posix en supplément de l'interface native Win32. Mais cette interface n'a jamais servi qu'à être en mesure de répondre
aux appels d'offres.

