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La communauté du libre gagne sa place auprès des géants du logiciel

Compétents et passionnés, les développeurs investis dans le logiciel libre sont devenus partie prenante dans les stratégies des éditeurs traditionnels.

L’accord entre Sun et la fondation Apache, annoncé lors de la dernière édition de JavaOne, est exemplaire à plus d’un titre. Le constructeur et inventeur du langage de programmation de référence Java a dû admettre la possibilité de l’implémenter en open source et de permettre aux développeurs de logiciels libres d’accéder gratuitement aux TCK (Test Compatibility Kits).IBM, de son côté, a fondé une bonne partie de sa stratégie sur le développement d’applications sur Eclipse, un projet open source dédié à la création d’une plate-forme standard d’intégration d’outils de développement. Oracle, lui, pour ne pas être en reste, a choisi de placer sa technologie de clustering dans le domaine public.Si quelques éditeurs sont effectivement moteurs dans ce domaine, tous ont dû prendre en compte le phénomène d’une manière ou d’une autre : cela va d’un simple portage des produits sous Linux à une quasi-externalisation de la R&D par le biais d’échanges sophistiqués avec la communauté via des portails dédiés. Microsoft lui-même a dû concocter en urgence un modèle “shared source”, permettant d’accéder sous conditions à une partie du code de ses programmes.Les raisons de telles preuves d’allégeance sont nombreuses. D’abord, la gamme des produits disponibles en open source couvre désormais la presque totalité du spectre : systèmes d’exploitation, SGBD, serveurs web, d’applications, de messagerie, environnements graphiques, suites bureautiques, etc. Ensuite, ces mêmes produits sont reconnus, à l’usage, pour leur qualité et leur fiabilité. Ce qui valide du même coup le modèle de développement. Enfin, la qualité même de ces produits en fait de redoutables concurrents pour les offres commerciales, à la fois directement et en tant que levier tarifaire, pour opérer une pression sur ces mêmes éditeurs.

X, Mines ou non bacheliers, une seule passion

Plusieurs études récentes ont cherché à préciser les contours de la communauté du libre, tant en termes quantitatifs que sur le plan des motivations. Même si les chiffres bruts sur la géographie ou la sociologie doivent être pris avec précaution en raison des modes de questionnement utilisés en général, il reste que toutes font ressortir des profils cohérents ?” et, donc, a priori crédibles.C’est une population jeune, d’un niveau technique en général élevé et principalement motivée par la “stimulation intellectuelle” et les possibilités d’acquisition de connaissances qu’offre cette démarche d’échange et de partage d’informations systématiques. Pour une large part, il s’agit plus d’un hobby passionnant que d’une véritable profession. Même si la frontière entre l’un et l’autre s’avère difficile à identifier.Ainsi, selon l’étude Floss (*) réalisée en début 2002, 70 % d’entre eux consacrent moins de dix heures hebdomadaires au logiciel libre. Mais une proportion non négligeable (16 %) déclare y passer plus de vingt heures. Et même, pour certains, plus de quarante heures. Le niveau d’études moyen est assez élevé ?” de nombreux universitaires y participent ?”, mais le diplôme n’est pas une nécessité.
“Pratiquement toutes les personnes qui composent Mandrakesoft sont des contributeurs de Linux, explique Gaël Duval, cofondateur de l’éditeur. Les profils sont très variables : X ou les Mines, mais aussi certains qui n’ont pas leur bac. La palette est large. Mais ce qui nous intéresse, c’est, au-delà des diplômes, la compétence technique.”” Pour simplifier, disons qu’il existe deux types de profils, précise David Barth, directeur du département Infrastructure chez IdealX. D’une part, les universitaires et chercheurs qui ont commencé à participer à la communauté à travers leurs études. Avec leur bagage théorique, ils ont plutôt tendance à avoir une approche globale, architecturale des projets. De l’autre, des cursus plus courts, qui trouvent dans Linux un terrain d’expérimentation. Ceux-là ont une grande facilité à entrer dans le code, et ils profitent au maximum de son ouverture pour donner leur pleine mesure. “Quel que soit leur parcours, toutefois, ils partagent tous une même passion. Leurs motivations sont essentiellement liées à l’acquisition et au partage de connaissances, loin devant la volonté de limiter ou de contrecarrer les pulsions hégémoniques des grands éditeurs. Une passion qui mène souvent à des débats animés, comme en témoignent les groupes de discussion de sites spécialisés, tel Sourceforge. “Il faut être vigilant vis-à-vis de la communauté, confirme Gaël Duval, qui peut encenser un produit ou le détruire. Il faut que celle-ci ait le sentiment qu’on est à ses côtés.”

Le décollage avec internet

Internet a été le catalyseur de ce mouvement, qui a pourtant commencé à l’époque de l’échange de disquettes et des BBS (Bulletin Board Systems). Les possibilités d’échanger des informations ont été décuplées par le réseau : plusieurs milliers de personnes ont, par exemple, pris part au développement de Linux. Tant pour le développement proprement dit et les tests que pour la rédaction des documentations ?” les célèbres “how to ” ?” et leur traduction.Le mouvement dispose de ses propres portails ?” Sourceforge, Freshmeat, Savannah ?”, tandis que certains éditeurs sont promoteurs de sites plus spécialisés, consacrés aux développeurs open source. Les projets sont constitués de manière plus ou moins formelle, le rôle de coordinateur de projet étant souvent dévolu à l’initiateur de l’idée, mais pas toujours.Beaucoup de choses dépendent de la façon dont un projet est mené : délais, gestion de la disponibilité des participants. Là encore, tous les profils sont présents, du dirigisme au laxisme. “Le type de gestion conditionne dans une certaine mesure les résultats d’un projet”, explique Paul Everitt, l’un des cofondateurs de Zope Corporation.
” Ils sont câblés à l’intelligence collective, remarque Patrick Bénichou, PDG de l’intégrateur en logiciel libre Open Wide. Ils ont énormément de contacts avec l’extérieur et utilisent tous les moyens mis à leur disposition : le web, les news, messageries classique ou instantanée. Cela transforme complètement la dimension géographique. “

Une double compétence nécessaire

A mesure que le logiciel libre prend sa place dans le paysage commercial, de nouveaux rôles doivent être assumés. La capacité à constituer rapidement une solution spécifique aux besoins d’un client implique une connaissance approfondie des ressources de la communauté.Alain Thomassian, chez Naos Technologies, société spécialisée dans l’hébergement et la mise en ?”uvre de sites web, met plus l’accent sur ses activités d’architecte que sur l’aspect développement : “Notre rôle est d’intégrer des briques de logiciel libre. C’est une activité d’intégrateur classique, et l’audit de la solution reste le même qu’avec du logiciel propriétaire. Mais, dans le cas de besoins particuliers, cela implique un gros travail de recherche.”Les développeurs doivent souvent faire preuve d’une double compétence : à la fois une excellence technique et une orientation service. Ainsi, chez Open Wide, Patrick Bénichou insiste sur le fait que la passion et la compétence technique sont fondamentales, mais qu’il faut également “être capable de comprendre les contraintes des clients”. “Aujourd’hui, on recommence à trouver la double compétence ?” technique et services. En 2001, avec la conjoncture défavorable, on avait plus de mal à trouver ces profils à la fois pointus et polyvalents”, constate Laurent Pierre, chez Alcôve.(*) Free/Libre Open Source Software (Floss) : étude portant sur 2 784 développeurs, réalisée entre février et avril 2002 par l’université de Maastricht (Pays-Bas) et Berlecon Research (Allemagne).


www.infonomics.nl/FLOSS/report/

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Philippe Davy avec Emmanuelle Delsol