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Le Saas, ami ou ennemi de l'open source ?

Patrice Bertrand, directeur général de Smile, intégrateur spécialisé en open source

Le monde de l'open source est partagé face à la montée en puissance du Saas (Software as a Service). Père fondateur, Richard Stallman y voit “ pire qu'une imbécillité ” : la perte de contrôle de l'utilisateur non seulement sur les programmes, mais, plus grave, sur les informations. A l'inverse, nombre d'éditeurs open source discernent dans le Saas la possibilité d'un business model enfin limpide, qu'ils cherchent encore à mettre au point.

La disparition du code source

A y regarder de plus près, le Software as a Service, comme son nom l'indique, substitue le service au logiciel : le programme n'est plus, vive le service. Si le programme disparaît, le code source du programme disparaît plus encore, et le fondement même de l'open source s'en trouve aboli. En première analyse, le Saas serait une forme de bundle mêlant application et hébergement, le tout confondu pour offrir un service. La vraie révolution tient alors en partie dans la démarche “ DIY ” (Do it Yourself) : l'application arrive totalement prête à l'emploi, en self-service. Il reste si peu de configuration, et d'une telle simplicité, que le client la prend en charge sans aucune expertise. Le Saas entraîne alors avec lui la fin du prestataire informatique. Du moins, pour les catégories d'applications éligibles, car on ne pourra pas tout faire en mode DIY. Les fournisseurs d'offres Saas s'appuient massivement sur l'open source. Ils veulent construire des applicatifs web de grande envergure sur des socles modernes et extensibles, et l'open source offre le meilleur des socles, une manne. Problème, même une société telle que Google considérée, à certains égards, comme le numéro 1 du Saas, et qui raffole d'open source, se trouve parfois accusée de ne pas assez reverser ses œuvres dérivées de l'open source. Face aux exigences de la licence GPL(*), mettre à disposition un service, gratuit ou pas, ne s'assimile pas à distribuer un programme, de sorte que l'on peut partir d'un code sous GPL, construire une œuvre dérivée et la proposer en mode Saas, sans se voir obligé de diffuser cette œuvre sous GPL. Cette faille, sérieuse, a été comblée par la licence AGPL, qui tient compte ce cas de figure. Mais celle-ci reste modestement utilisée pour le moment.
Cependant, le Saas semble une opportunité pour l'écosystème open source. Les éditeurs du secteur se tournent vers d'autres sources de revenus : maintenance, versions “ entreprise ” non libres, plus stables ou bien aux fonctionnalités élargies. Or, réunir application et hébergement dans un bundle Saas apporte une réponse limpide à la question : “ Comment sera financé un logiciel libre ? ” Le client ne payera ni un droit d'utilisation, ni un serveur, ni un hébergement, ni les jours d'un prestataire : il paie un service. Ainsi, pour les éditeurs open source, le Saas offre deux attraits : une simplicité de déploiement et d'exploitation qui répond à une réelle attente du marché, et un modèle économique, enfin, parfaitement lisible.

Un verrouillage pire que celui d'un logiciel propriétaire

Parfait, mais que deviennent alors les codes sources ? Le risque est réel que les programmes, une fois invisibles, ne deviennent insignifiants. Les sources de l'application, mise en Saas, resteront-elles disponibles ? Voilà la question que doit se poser le client. Car à certains égards, le verrouillage (lock-in) dans le Saas pourrait s'avérer pire que celui d'un logiciel propriétaire : non seulement changer de programme deviendra compliqué, mais même la récupération des données posera problème. Et si récupérer ses données est surtout affaire contractuelle, pour qu'elles soient utilisables, il faut encore que le programme reste disponible, et libre.
Les vraies caractéristiques des solutions open source, si elles ne tiennent pas à la gratuité, s'inscrivent dans le respect des standards, dans l'ouverture, dans la dynamique de développement, les contributions communautaires, la rapidité de maturation. Que deviendront ces atouts en mode Saas ? Pourra-t-on faire cohabiter le foisonnement d'une offre communautaire avec l'engagement de l'éditeur du Saas en termes de qualité de service ? C'est l'enjeu. Mais il serait risqué d'oublier que derrière le Saas, il y a des programmes.
(*) General Public Licence, l'archétype des licences libres.
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