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Les serveurs Cisco forcent la porte du datacenter

L'équipementier devient marchand de plates-formes x86 pour pousser sa vision du centre de données de nouvelle génération. Une évolution osée pour le géant du réseau qui n'a aucune légitimité dans ce domaine.
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Les faits

Cisco lance Unified Computer System (UCS), une armoire informatique qui intègre des commutateurs 10 Gbit SAN/LAN unifiés, des serveurs-lames x86 basés sur les derniers processeurs d'Intel, une couche de virtualisation et une console d'administration qui gère étroitement l'ensemble.

L'analyse

Cisco pousse la porte du club des marchands de serveurs-lames pour étendre sa présence dans les centres de données. Un club plutôt restreint et, surtout, largement dominé par HP, avec presque 55 % de parts de marché au dernier trimestre 2008 (selon IDC), suivi de loin par IBM avec 21,7 %, puis Sun, Dell et Fujistu/Fujitsu-Siemens, tous à moins de 10 %. Intérêt de ce secteur, qui a pesé 5,4 milliards de dollars l'année passée (soit 10 % du marché serveurs global) : il reste en forte croissance, de 33 % en 2008. Le numéro un mondial des réseaux, avec presque 40 milliards de dollars de chiffre d'affaires, risque donc de se faire de puissants ennemis. “ D'autant qu'il va sans doute falloir attendre plusieurs générations de serveurs avant que Cisco n'atteigne la maturité de ses nouveaux concurrents, souligne Vikram Mehta, PDG de Blade Network. J'attends de voir comment il va gérer les cycles d'évolution rapides des processeurs Intel et, surtout, je m'interroge sur sa capacité à savoir valider des applications sur ses machines ”.

Une solution structurante

Sur l'aspect matériel, l'UCS de Cisco n'a pourtant pas à rougir devant la concurrence. Basés sur les derniers processeurs Intel, ses serveurs devraient rapidement savoir exploiter la mémoire des lames voisines, une des fonctions de la plate-forme Nehalem. Avec cette évolution, des SGBD pourront être montés en RAM. Inédite jusqu'ici sur serveurs x86, cette prouesse permet aux grands systèmes d'IBM ou de HP d'accélérer les accès d'un facteur 10. L'UCS reprend également la connectique unifiée qui singularise le Nexus 5000, un commutateur dit de convergence lancé l'an dernier par Cisco. Ici, les liens LAN et SAN passent par les mêmes câbles physiques, du 10 Gbit DCE (Data Center Ethernet). Cette convergence, rendue possible grâce à l'implémentation du protocole FCoE dans les commutateurs de l'USC, simplifie les connexions et promet de rendre le centre de données plus modulaire, notamment pour attribuer à un serveur un volume qui sera accessible tantôt via un NAS, tantôt en SAN. Yves Pellemans, directeur technique de l'intégrateur APX est enthousiaste : “ Cisco, leader des entrées-sorties, a la capacité de construire des mainframes à partir de matériels standards, soit la solution structurante qu'attendaient tous les intégrateurs pour bâtir les prochains centres de données ”. Une vision que partage VMware, avec son mainframe logiciel virtuel, un VMware qui s'est montré le plus solide soutien de Cisco durant l'annonce d'UCS.

Intégrer les serveurs avec les commutateurs réseau et stockage dans un seul rack, le tout chapeauté par une suite d'administration unifiée, IBM et HP le font depuis des années sur leurs châssis de lames. En revanche, l'UCS est le seul qui sache étendre les précieuses fonctions de haute disponibilité et de répartition des charges aux machines virtuelles. Ici, lorsqu'un serveur virtuel est transféré vers une autre lame, son adressage réseau et ses liens vers le stockage suivent instantanément. Chez la concurrence, il faut reconfigurer ces paramètres. Techniquement, les solutions d'IBM et de HP ne considèrent pas que les machines virtuelles font partie de leur infrastructure, alors que l'UCS les gère comme des éléments à part entière du réseau, moyennant un adressage VN-Link pris en charge par ses commutateurs. Pour Eric Debray, responsable data-center chez Cisco, ce dispositif a le mérite de remettre les responsables du réseau dans la boucle de l'administration du centre de données : “ Si vous ne considérez pas les machines virtuelles comme des éléments du LAN, alors vous confiez leur gestion aux seuls administrateurs systèmes. Or ils ne savent pas mettre en œuvre les règles de sécurité du réseau ”.

Des protocoles non standardisés

À l'instar d'IBM Director et de HP Systems Insight Manager, la console d'administration unifiée UCS Manager propose des profils d'utilisation prédéfinis, chacun adapté soit à la spécialité de l'administrateur, soit à un scénario de déploiement des serveurs. En plus de ses consoles en mode web et ligne de commande, UCS Manager dispose d'une API XML pour s'interfacer avec des suites d'administration applicatives de plus haut niveau… pour peu qu'elles soient compatibles ! Car le problème est là : ni DCE, ni FCoE, ni VN-Link, ni même cette API XML ne sont des standards ratifiés. On ne peut même pas dire qu'ils soient répandus. Emmanuel Florac, architecte stockage chez l'intégrateur Intellique, dénonce un passage en force : “ Laisser entendre que FCoE est la nouvelle direction technique du stockage n'a vraiment d'intérêt que pour Cisco, car ce protocole suppose de refaire toutes les infrastructures réseau avec des commutateurs qu'on ne trouve que chez lui ! ” Et d'indiquer l'existence d'alternatives plus éprouvées, comme l'iSCSI ou l'ATA over Ethernet. Vikram Mehta pointe, quant à lui, l'existence du Converged Enhanced Ethernet (CEE), une alternative à DCE, privilégiée par les concurrents de Cisco pour sa plus grande ouverture. Cela dit, Cisco peut déjà compter sur le soutien de plusieurs ténors du marché : toute la plate-forme de virtualisation de VMware, les baies d'EMC et NetApp ainsi que la suite d'administration Blade Logic de BMC s'interfacent avec l'UCS. Microsoft, Red Hat et Novell font partie des partenaires, mais pas pour intégrer leurs hyperviseurs respectifs à l'UCS, juste pour certifier que leurs systèmes d'exploitation y fonctionneront bien, au sein de machines virtuelles VMware. Citrix, qui dispose d'une alternative à VN-Link, est absent de la liste.

Un mouvement général

Peut-on reprocher à Cisco de vouloir distribuer les cartes ? Non, car le mouvement est général, tiré par la révolution technique que constitue la virtualisation pour les infrastructures. HP, par exemple, ne fait pas autre chose. Acteur archi-dominant des serveurs x86, très sérieusement implanté dans le stockage, le constructeur commence aussi à se faire un nom dans les réseaux. Il a fait évoluer sa gamme Procurve et s'est récemment converti aux commutateurs haut-de-châssis avec le modèle 10 Gbit pour Rack 6600. Et depuis le rachat de Mercury, il développe activement ses outils d'administration et d'automatisation des centres de données. Dans le même temps, Juniper, le plus solide compétiteur de Cisco, noue des liens plus étroits avec IBM pour se renforcer dans les centres de données.

Selon la feuille de route de Cisco, l'UCS représente la troisième étape d'une mutation du centre de données, qui en compte cinq. Viendront ensuite le cloud privatif, à base de racks USC entièrement automatisés, puis le cloud hébergé, où les fonctions automatiques auront été industrialisées. C'est aussi à la lumière de cette feuille de route qu'il faut considérer UCS : Cisco sait probablement que sa première génération d'équipements ne rencontrera qu'un succès limité, d'abord à cause de son manque d'image de marque sur le marché des serveurs. Cependant, la vision associée, celle d'une intégration encore plus étroite entre les différents composants de l'infrastructure, fait pleinement sens pour l'avenir. La partie ne fait que commencer.

Conception : des équipements conçus dès l'origine pour la virtualisation des serveurs et du réseau, avec VN-Link ou encore la possibilité d'installer des extensions mémoire dans les châssis de lames.
Administration  une plate-forme d'administration unique pour tous les composants UCS, les serveurs, le réseau, et les liens vers le stockage.
Réseau : une grande compétence dans le domaine réseau, un des points encore médiocrement maîtrisés dans la virtualisation de serveurs.
Convergence : l'intégration des liens réseau et stockage avec de l'Ethernet 10 GE capable de faire transiter des trames FCoE (Fibre Channel over Ehernet).

Non standard : une architecture étroitement propriétaire : l'Ethernet utilisé dans UCS ne sera pas un Ethernet standard, mais une version faible latence et déterministe développée par l'équipementier et encore bien loin d'être standardisée.
Légitimité : un manque d'historique de Cisco dans le domaine des serveurs et de leur maintenance qui risque de refroidir les clients éventuels, surtout en grands centres de données.
Concurrence : une compétence limitée sur l'administration au-delà du réseau, alors que HP ou IBM sont très solidement implantés dans ces secteurs.
mono-constructeur : une plate-forme qui n'apporte son plein bénéfice qu'à condition de rester homogène : tout devra venir de chez Cisco, et seul le x86 sera pris en charge.

Ce qu'ils en pensent…

L'intgrateur - Xavier Haulet (Venedim Infrastructures) : “ une boîte noire propriétaire ”

“ Avec un package global comme UCS, Cisco sort de son métier d'origine. Ce qui donne du poids à l'annonce de Cisco, c'est sans doute le partenariat avec VMware, dont il possède une partie du capital. Mais il faut voir ce que cela va donner par la suite. Est-ce que Cisco parviendra à concurrencer IBM et HP, très légitimes dans le domaine des serveurs, et qui ont fourni un énorme travail sur la virtualisation ces dernières années ? Ils conservent tout de même une sérieuse longueur d'avance. D'autant que le problème des environnements hétérogènes reste posé. Pour le moment, UCS ressemble plutôt à une boîte noire pleine de technologies propriétaires. Bien sûr, Cisco s'y connaît en interopérabilité réseaux, mais la virtualisation demande d'autres compétences. ”

Le concurrent - Alain Carpentier (HP) : “ nous observons les risques que prend Cisco ”

“ Cisco reste un partenaire de HP ; nous continuerons d'intégrer ses commutateurs dans nos solutions. En revanche, en ce qui concerne l'USC, nous ne sommes qu'observateurs. Comme Cisco, nous croyons en FCoE, mais nous ne pouvons pas nous engager dans cette voie, alors que le standard n'est pas près d'être défini. Ensuite, nous attendons de voir quels seront les atouts de Cisco sur le marché des serveurs avant de le considérer comme un concurrent. Nous ne savons pas, par exemple, quelle sera sa stratégie par rapport aux marges peu importantes des serveurs x86, au phénomène de la masse critique dans le volume de ventes. Enfin, nous ne comprenons pas comment les choix technologiques de Cisco vont répondre aux besoins de cohésion avec l'existant, prioritaires pour les entreprises. ”

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