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La France, relais de croissance des SSII indiennes

Affectées par le ralentissement d'activité aux Etats-Unis, Tata, Infosys, Wipro et autres Satyam jettent leur dévolu sur l'Hexagone. On retrouve ces sociétés, commercialement agressives, dans les grands appels d'offres.
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Les faits

La récession américaine conjuguée à l'appréciation de la roupie face au dollar contraignent les SSII indiennes à se renforcer en Europe, et plus particulièrement en France et en Allemagne. Cible prioritaire : les entreprises du CAC 40.

L'analyse

Attention aux mots qui fâchent ! Tata Consultancy Services (TCS), Wipro, Infosys et Satyam ne sont pas des SSII indiennes mais des “ SSII globales basées en Inde ”. Et elles ne pratiquent pas l'offshore mais appliquent les préceptes de la mondialisation aux services informatiques. A l'instar d'Airbus ou de Renault dans d'autres domaines. Et la sauce au curry prend. Les ténors de l'industrie indienne ont emporté des contrats significatifs auprès de SFR, Michelin, EADS ou Arcelormittal à la barbe des IBM, Accenture ou Capgemini.

Sans minimiser le phénomène, Syntec Informatique tente de le restreindre en chiffres. L'Inde capterait environ 40 % de l'offshore en France. Soit 480 millions d'euros à la fin 2009, dont moins de la moitié est à mettre à l'actif des acteurs indiens en direct. Le solde est réalisé par les SSII occidentales implantées sur le sous-continent. Au total, l'offshore made in India, bien qu'en croissance exponentielle, ne représente “ que ” 2 % des services en France. Mais la conjoncture pourrait favoriser son essor. “ Pour gagner les contrats, les SSII indiennes vont chercher à mettre davantage la pression sur les prix, estime Richard Nguyen, analyste senior à la Société Générale Cross Asset Research. Ce qui va accentuer la baisse des tarifs alors depuis trois ou quatre ans, on assistait à une légère remontée des prix. ”

La crise accélère le développement en France

“ Les Indiens sont des acteurs compétitifs ”, reconnaissait début novembre, Jean Mounet, président de Syntec Informatique. Tout en ajoutant : “ C'est une concurrence comme une autre. On n'assiste pas à une déferlante indienne sur la France. ” Pas encore, serait-on tenté de compléter. Car les ambitions sont là. “ Nous avons dépassé le milliard de dollars de revenus en Europe lors de notre dernier exercice fiscal ”, se réjouit Rajesh Krishnamurthy, vice-président d'Infosys Technologies. Soit 28 % du chiffre d'affaires de la SSII contre 12 % en 2002. Son objectif à terme : atteindre les 40 % pour diminuer la dépendance aux Etats-Unis. Ce qui passera par un renforcement en Europe continentale. “ Cela fait un moment que nous avons fait de l'Allemagne et de la France nos priorités. La crise n'a qu'un effet accélérateur. ”

Nouveau directeur général France de Wipro, Christophe Martinoli affiche lui aussi les couleurs. “ Nos objectifs sont très clairs : une croissance annuelle en France d'au moins 60 % sur les trois prochains exercices et un doublement de l'effectif chaque année. ” Wipro compte déjà 200 employés sur le territoire. Après Clermont-Ferrand et Toulouse (pour se rapprocher de Michelin et d'EADS), la troisième SSII indienne vient d'ouvrir un centre à Rennes Atalante, au cœur de l'écosystème télécoms. Ces ouvertures en région dénotent une évolution dans la compréhension du marché français. Après avoir vainement tenté de reproduire le modèle qui a fait leur succès dans les pays anglo-saxons ou scandinaves, les SSII indiennes s'adaptent aux mœurs et coutumes locales. Quitte à se franciser. TCS annonce 30 % de “ nationaux ” dans ses effectifs hexagonaux, Wipro en compte 80 %.

“ Il faut pouvoir parler du match de foot de la veille, juge Christophe Martinoli, ancien lui-même d'Atos Origin, Alcatel et Steria. Les pays aux spécificités fortes (culture, langue) nous conduisent à nous structurer différemment. ” Alors que les sociétés indiennes sont réputées pour leur gestion très centripète des décisions, Wipro France a gagné son autonomie. “ Nous avons mis à disposition pour l'un de nos clients une équipe sur site comme une SSII française de proximité. L'assistance technique, la régie ne sont évidemment pas notre cœur de métier mais nous savons le faire ”, affirme Christophe Martinoli.

Une approche comparable à celle de TCS. En octobre 2006, le numéro un indien a décidé d'entrer de plain-pied sur le marché français en rachetant son partenaire franco-suisse, TKS Teknosoft. “ Ce dernier a ouvert le marché de la banque-finance, nous développons maintenant en direct les autres secteurs ”, résume Milind Kamble, responsable de la France chez TCS. Pas de structure pays, en revanche, pour Infosys qui est organisée par marchés verticaux depuis 2007, la maison mère dictant la stratégie aux pays “ succursales ”. Présent commercialement en France depuis 1989 mais en direct depuis 2001, Infosys ne s'interdit pas des partenariats avec des SSII françaises et a initié des discussions dans ce sens. Ce que fait déjà Wipro.

Quant au back office, les SSII s'appuient bien entendu sur leurs armadas de développeurs restés au pays dans un ratio pouvant aller de un à cinq (une personne en France sur site pour cinq en Inde). Le manque de ressources s'exprimant en français dans la péninsule les conduit toutefois à ouvrir des centres dans les pays francophones “ low cost ”. TCS a été ainsi l'un des premiers occupants de Casanearshore, le complexe dédié à l'offshore de Casablanca. Wipro pourrait le rejoindre au Maroc.

Présent sur l'île Maurice, Infosys croit d'avantage à l'Europe de l'Est qu'au Maghreb. Après la Pologne et la Tchéquie, une ouverture en Roumanie serait à l'étude. La Roumanie où Wipro compte déjà 200 salariés. Satyam regarderait, lui, tous azimuts au Maroc, en Roumanie et au Vietnam.

Des acquisitions en 2009

Autre axe de développement : la croissance externe. Toutes les SSII interrogées sont en veille active et des acquisitions pourraient se concrétiser en 2009. En pour-parler avec plusieurs sociétés, Rajesh Krishnamurthy a un profil type en tête. “ Nous regardons des entreprises réalisant de 100 à 200 millions de dollars, nous apportant une complémentarité dans un métier ou une technologie, et non juste un chiffre d'affaires. ” Si l'appétit vient en mangeant – les opérations deviennent de plus en plus importantes –, Richard Nguyen ne croit pas au rachat d'un Capgemini ou d'un Atos Origin comme le laisse courir la rumeur. “ Les Indiens ont du cash mais pas d'expérience de grosses acquisitions. Capgemini, c'est neuf milliards d'euros de chiffre d'affaires contre six milliards de dollars pour TCS. Déplacer son centre de gravité sur un marché mal connu en période de crise, c'est une grosse prise de risque. ”

Richard Nguyen mise plus sur la multiplication de rachats de petites sociétés spécialisées dans un domaine d'expertise pointue. Avec, dans le rôle de prédateur, les SSII indiennes de taille moyenne. “ Elles ont davantage besoin de grandir. Comme HCL qui a lancé une offre concurrente de Infosys sur Axon mais aussi Satyam ou Mindtree. ”

Quant aux petites SSII indiennes, elles n'ont que peu de chance de percer ici. S'implanter en France exige, selon Frédéric Donnette, un investissement et une capacité d'adaptation importants qu'elles n'ont pas. A titre d'exemple, le dirigeant de Tkos, société d'intermédiation basée à Chennai, cite ces prestataires indiens qui n'ont pas fait l'effort de traduire leurs sites commerciaux… se contentant de les passer au traducteur automatique ! A l'image de celui de NaturesSoft, qui se réclame pourtant de l'évaluation CMMI de niveau 4 et revendique plusieurs références en France dont la Seita… devenue Altadis depuis 1999 !

4 défis à surmonter

Tirant 60 % de leurs revenus du marché américain, les SSII indiennes sont particulièrement pénalisées par la récession économique. D'autant qu'elles sont fortement présentes dans la banque et la finance.

L'attaque de Mumbai, qui fait suite à une série d'attentats à Bangalore, Ahmedabad et Delhi, a jeté le trouble sur la stabilité géopolitique de l'Inde. Une étude anglaise la place désormais parmi les 20 destinations les plus dangereuses au monde.

Durant sa campagne, le nouveau président des Etats-Unis a déclaré vouloir suspendre les exemptions de taxes pour les entreprises qui cèderaient à la tentation de l'offshore.

Face à des conditions de travail éprouvantes, une stagnation du pouvoir d'achat et des plans sociaux, un début de syndicalisation prend corps. L'Union for Information and Technology-Enabled Services vient de s'associer au syndicat mondial UNI.

Des acquisitions de plus en plus grosses

Novembre 2002. Wipro acquiert l'Américaine AMS, société de conseil dans le domaine de l'énergie pour 20 M d'euros.
Novembre 2005. KPIT s'empare de Pivolis, société pivot française réalisant un chiffre d'affaires de 2,5 M d'euros.
Juin 2006. Wipro acquiert Enabler, un intégrateur portugais spécialisé dans la distribution pour 41 M d'euros.
Novembre 2006. TCS rachète son partenaire suisse TKS-Teknosoft, fortement implanté en France, pour 63,6 M d'euros.
Août 2007. Wipro rachète Infocrossing (Etats-Unis) pour 168 M d'euros.
Avril 2008. Satyam rachète S&V Management Consultants (conseil en gestion de la chaîne logistique) pour 28,15 M d'euros.
Septembre 2008. HCL Technologies lance une OPA à 557 M d'euros sur Axon, spécialiste britannique de SAP, pour contrecarrer l'offre d'Infosys.
Octobre 2008. TCS débourse 372 M d'euros pour s'emparer de l'activité BPO de Citigroup.

2 questions à… : Frédéric Donnette, dirigeant de Tkos, société d'intermédiation basée à Chennai

Pourquoi les SSII indiennes s'intéressent-elles à la France ?

Elles cherchent désespérément une alternative aux Etats-Unis. La faiblesse du dollar les a poussés à regarder vers l'Europe, l'Afrique et le Japon. Une idée reçue voudrait que la France soit épargnée par la crise ! Cette stratégie opportuniste ne doit pas faire oublier que le marché français exige d'évidentes adaptations. Il ne s'agit pas de copier-coller un modèle qui a fait ses preuves chez les anglo-saxons.

Quelles peuvent être les conséquences des attentats de Mumbai ?

L'élite est en état de choc, avec un sentiment de 11 Septembre. Mais la menace terroriste est continuellement palpable en Inde surtout depuis les attentats de Bangalore en juillet. Ces événements ne vont pas aider l'industrie IT qui doit faire face à la concurrence de pays émergents. L'insécurité pèsera lourd dans les décisions des clients finaux.

2 questions à… : Ganesh Natarajan, président de la Nasscom, la chambre syndicale des SSII et éditeurs indiens

Quel va être l'impact de la crise sur l'industrie IT indienne ?

Pour l'année fiscale en cours (s'achevant fin mars 2009 – NDLR), nous avions prévu une croissance de notre secteur de 28 %. Elle sera plutôt de 22 % voire moins. Pour ce qui est de 2009-2010, la croissance pourrait être inférieure, mais il est encore trop tôt pour le dire. La moitié du travail que TCS, Wipro ou Infosys prennent en charge pour les banques d'affaires et les fonds d'investissement va disparaître pendant un ou deux ans.

Les SSII indiennes vont-elle multiplier les acquisitions ?

Certainement. Je m'attends à un doublement des acquisitions sur les deux ans à venir. Nos entreprises sont assises sur des montagnes de cash. Elles ont de bonnes raisons de l'utiliser dans le contexte actuel. Les SSII indiennes vont acheter des sociétés étrangères. Les entreprises nationales de taille moyenne seraient intéressantes, mais elles ne sont pas à vendre.

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