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STRATÉGIE
Antonio Perez (Eastman Kodak) : « en 2010, le jet d'encre dépassera l'offset »

Yvon Guémard
, Caractère, le 10/09/2008 à 14h30

Sur une période de quatre ans, Eastman Kodak a très fortement restructuré ses activités. Rencontré à la Drupa, le président commente la stratégie du groupe.

Un chiffre traduit bien l'évolution récente d'Eastman Kodak. Désormais 70 % du chiffre d'affaires du groupe - toutes activités confondues - provient de solutions numériques et constitue l'essentiel du résultat. Le numérique affichant globalement un taux annuel de croissance de l'ordre de 10 %. Dans la restructuration qu'il mène à marche forcée depuis quatre ans, Antonio Perez, président et CEO depuis avril 2003, est confiant dans l'avenir de l'imprimé, dopé par les nouvelles technologies d'impression et le développement des flux. Et il l'a réaffirmé très nettement lors de la Drupa.

Caractère : Quel regard portez-vous sur les cinq dernières années, depuis que vous assurez la présidence de Kodak ?

Antonio Perez : Compte tenu des évolutions technologiques, il était important de mettre en place une stratégie offensive, sans renier l'entreprise et sa longue histoire. Il a fallu d'abord identifier les forces de cette compagnie, identifier aussi les objectifs pour faire de Kodak l'une des trois majors de l'industrie. Il était logique que Kodak se développe dans l'imagerie numérique. Nous étions les seuls à ne travailler dans l'image avec le film et nous sommes dépositaires d'un nombre incroyable de brevets. Mais il fallait d'abord adapter nos structures au déclin du film. Nous ne pouvions malheureusement pas tout engager à la fois, car nous n'avions pas les ressources nécessaires. Certes, par rapport à la concurrence, nous sommes partis en retard. Nous avons donc dû nous appuyer sur quelques secteurs - dont le graphique - pour développer notre activité. Mais nous possédions un atout de premier plan. Nous maîtrisions la chaîne logistique et nous savions parfaitement distribuer nos produits dans le monde entier. Cela étant, et à l'heure actuelle, le film est toujours un grand générateur de « cash »...

C. : Comment voyez-vous évoluer les entreprises du monde graphique ? Et que demandent vos clients dans le labeur ?

A. P. : L'industrie graphique est en train de changer. Fondamentalement. Très rapidement, je pense que 15 % du chiffre d'affaires de l'offset devraient basculer vers les processus d'impression numérique. Les imprimeurs que je rencontre me demandent d'abord des outils pour améliorer leur productivité. Et pour y parvenir, la maîtrise des flux est fondamentale. Nous proposons de nombreuses solutions et l'avenir passera obligatoirement par l'emploi du Web. Pour autant, nous ne négligeons pas nos gammes classiques, et nos recherches se poursuivent dans le domaine des plaques offset. Notamment sans traitement. Nous venons également de mettre au point une plaque flexographique à destination du secteur de l'emballage, dont les performances sont équivalentes à celles de l'offset ou à celles des cylindres hélio. Bref, à la Drupa, nous proposons 25 solutions innovantes dans les domaines des plaques, des systèmes CTP, des solutions d'épreuvage, des flux, de logiciels de traitement de l'image, de l'impression...

C. : Quelle est votre analyse sur l'évolution des prix des consommables qui affecte en partie votre activité ?

A. P. : La situation est identique pour tous les fournisseurs sur le marché. Lorsque l'aluminium augmente de 70 % en quelques mois et que vous ne pouvez que difficilement - ou pas du tout - répercuter cette hausse dans vos prix, la situation n'est pas tenable à terme. Pire encore, tous les efforts de productivité que vous pouvez faire ne peuvent compenser ces hausses.

C. : Vous possédez une expertise considérable en chimie. Comment allez-vous l'exploiter dans le numérique ?

A. P. : Vous ne le savez peut-être pas, mais nous maîtrisions depuis très longtemps le jet d'encre dans nos usines qui fabriquaient des surfaces sensibles. Utilisé sur nos lignes de couchage, le procédé servait à marquer les films. En quelque sorte, nous possédions une technologie d'impression, alliée à une expertise de dépose de couches. Elle est aujourd'hui exploitée dans nos développements.

C. : Quel est votre sentiment sur le développement du jet d'encre, dont on a beaucoup parlé à l'occasion de cette Drupa ?

A. P. : À l'analyse des différents processus d'impression dits numériques, je remarque les choses suivantes. L'électrophotographie que nous avons développée avec les machines couleur Nexpress est aujourd'hui un procédé parfait pour les courts tirages. Il est sans doute appelé à une longue vie. Mais tout le monde et de très nombreux fabricants arrivent aujourd'hui sur ce marché avec des systèmes quasi identiques. On vient de le constater à la Drupa. Pour se maintenir et se développer, les prochains systèmes électrophotographiques devront donc se différencier et sérieusement abaisser ses coûts d'exploitation. Dans le domaine du grand format - qui utilise le jet d'encre -, les produits commercialisés sont très valorisants et les marchés sont neufs et toujours à conquérir. Dans ce domaine, Kodak devra être en première ou en deuxième position. Autrement, nous sortirons. Sur la technologie jet d'encre proprement dite, nous avons encore besoin de développements pour affiner les processus. Actuellement, à grande vitesse, nous rencontrons des problèmes sur la circulation de l'encre dans la machine. Les encres et les buses sont polluées par les poussières de papier. Régler ces problèmes n'est qu'une simple question de temps. Nos nouvelles gammes de têtes d'impression, exploitant la technologie Stream, que nous avons annoncée il y a quelques mois, seront prêtes à la commercialisation en 2010. Cela nous permettra de nous développer dans des applications d'impression de labeur à gros volume en quadrichromie avec les cadences de production les plus élevées du marché.

C. : Vous apparaissez très confiant dans le procédé. Expliquez-vous ?

A. P. : C'est vrai que je pense que le jet d'encre permettra à terme de mieux imprimer qu'en offset et, pour la première fois depuis longtemps, un procédé pourra en remplacer un autre... Cinq raisons objectives me permettent de l'affirmer. Et de contrer ainsi le procédé offset qui représente, rappelons-le, toujours en valeur 85 % du marché mondial de l'imprimerie de labeur. D'abord, le jet d'encre est un procédé stable, contrairement à l'offset. C'est un atout dans un processus industriel. Ensuite, il permet d'atteindre de très grandes vitesses de production. Il autorise également l'emploi d'une très grande variété de supports. Il est aussi très économique. Quelques centimes la page... Enfin, il va permettre d'atteindre une qualité photographique à la vitesse de 300 mètres par minute... Kodak maîtrise déjà quatre de ces cinq paramètres.

C. : Avez-vous d'autres projets de rachats ? Et dans quelles directions ?

A. P. : Nous sommes en permanence dans une situation de veille sur le marché. Je parle beaucoup avec les autres dirigeants des grands groupes dans le monde. Kodak se porte bien. Nous n'avons plus de dettes et nous avons développé - toutes activités confondues - onze lignes de produits numériques. Notre volume de « cash » est remonté. Nous disposons actuellement de 3 milliards de dollars de liquidités. Kodak est vraiment devenu en quelques années une nouvelle société. Alors...

L'entreprise - Eastman Kodak : le grand virage vers le numérique

En quelques années, Eastman Kodak a effectué un virage radical, abandonnant les technologies analogiques au profit du numérique. Dans le secteur graphique, les acquisitions se sont succédé. En 2002, Kodak finalise la reprise d'Encad, entreprise spécialisée dans la fabrication de systèmes d'impression en grand format. En 2005, le groupe reprend complètement la gestion de Nexpress, entreprise née d'une collaboration avec Heidelberg, et produisant des systèmes d'impression numérique couleur, et Scitex Digital Printing, société spécialisée dans le domaine du jet d'encre et rebaptisée Versamark. Poursuivant sa croissance, le groupe devient en 2005 le seul opérateur de KPG (Kodak Polychrome Graphics) qui fabrique des films, des plaques et fait l'acquisition de Creo, un fournisseur de premier plan dans le domaine des CTP, des flux. Mais aussi Leaf, société spécialisée dans la capture numérique des images. Dans ses commentaires sur les chiffres du premier trimestre 2008 de la division GCG, Antonio Perez a fait état d'une évolution positive de 4 % de chiffre d'affaires et de résultats en léger retrait par rapport aux prévisions, dus en partie aux efforts très importants consentis en recherche et développement sur le jet d'encre et des fortes hausses de prix des matières premières.


L'invité

Antonio Perez. Né en Espagne, après des études d'ingénieur en électronique, en marketing et en gestion des affaires en Espagne et en France, il a effectué un long parcours, pendant vingt-cinq ans, chez Hewlett-Packard où il a occupé des fonctions de vice-président et de membre du comité exécutif. Pendant cinq ans, installé en Allemagne, il a notamment été en charge de la direction de la division jet d'encre. Ensuite, il a pris la présidence du groupe Gemplus International, entreprise spécialisée dans le domaine des cartes à puce. Il est entré chez Eastman Kodak en avril 2003 pour en prendre la présidence à la suite de Daniel Carp.



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