Linux part à la conquête des mobiles

Réduction des coûts de licences, souplesse de développement : les avantages de Linux pour les mobiles sont connus. Mais la fragmentation de l'offre, qu'accentue encore l'arrivée de Limo et d'Android, fragilise ce marché.
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Les faits

Limo et Android ont présenté lors du Mobile World Congress, qui s'est tenu à Barcelone du 11 au 14 février dernier, les premiers téléphones fonctionnant avec les spécifications de leurs groupes de travail respectifs. De son côté, Sony Ericsson a lancé son premier téléphone sous Windows Mobile.

L'analyse

La guerre des systèmes d'exploitation pour mobiles est-elle en passe de s'intensifier ? En effet, le monde du logiciel libre s'agite pour tenter de se faire une place sur un marché largement dominé par Symbian et Microsoft. Par le passé, quelques rares opérateurs, dont Neuf Cegetel avec son offre Beautiful Phone (rebaptisée Twin) lancé il y a plus de deux ans, avaient opté pour des terminaux sous Linux. Mais aujourd'hui, en France, ceux-ci restent peu nombreux.

La tendance change-t-elle en faveur de ces systèmes d'exploitation libres ? Orange a annoncé, lors du salon Mobile World Congress de Barcelone, qu'il rejoignait l'alliance Limo (contraction de Linux Mobile). Une nouvelle qui a de quoi surprendre quand on sait que France Télécom était membre fondateur de Lips (Linux Phone Standard), un autre consortium cherchant à promouvoir Linux pour les mobiles. Ce dernier a d'ailleurs sorti la version R1.0 de ses spécifications en décembre dernier.

L'alliance Limo, créée en janvier dernier par Motorola, Nec, NTT Docomo, Panasonic, Samsung et Vodafone, présentait à Barcelone la première version de ses spécifications, Limo R1. Ce socle de développement applicatif devrait être disponible en mars avec une mise à disposition gratuite de ses API (interfaces de programmation). Plusieurs constructeurs – Motorola, Nec, Panasonic et Samsung – ont dévoilé leurs premiers terminaux Limo, prêts à la commercialisation.

Face à Limo, on trouve la très médiatique plate-forme Linux Android, de Google, soutenue par l'Open Handset Alliance. Exposée à Barcelone, la première mouture du système d'exploitation proposé par le roi des moteurs de recherche inquiète. “ Les premiers kits de développement sont disponibles, mais il reste encore pas mal de bogues ”, affirme un constructeur qui ne souhaite pas s'exprimer publiquement. Quoi qu'il en soit, Google a su avancer sur le sujet, puisqu'un terminal anonyme fonctionnant sous Android était visible sur le stand de Texas Instruments. Mais HTC est le seul constructeur à prévoir le lancement d'un de ces terminaux cette année. Samsung, du bout des lèvres, prévoirait quant à lui un téléphone pour 2009. Aux côtés de ces grandes alliances, chaque constructeur, ou presque, a également développé son propre cœur Linux pour mobile, et plus d'un téléphone fonctionne sous un système libre sans qu'on le sache forcément. Mais tout cela laisse finalement un goût de bazar organisé, comme si le pingouin se prenait les pieds dans le tapis de la mobilité.

Symbian et Microsoft toujours largement leaders

Toutes ces initiatives en ordre très dispersé laissent de beaux jours devant eux à Symbian et Windows Mobile, qui représentent ensemble 80 % du marché. Nokia, grand promoteur du premier, reconnaît avoir ses propres développements sur Linux. Fin janvier, il s'est offert Trolltech, un éditeur spécialisé dans le développement d'applications sur ce système et membre de la fondation Limo. De son côté, Microsoft se frotte les mains, même si sa part de marché est loin d'égaler celle dont il peut se vanter sur le PC. C'est encore à Barcelone que Sony Ericsson a annoncé son ralliement à Windows Mobile en lançant le Xperia X1, son premier terminal fonctionnant avec le système de Microsoft. Désormais, tous les constructeurs ont cédé au numéro de charme du géant de Seattle. Tous, sauf un irréductible, le Finlandais Nokia, qui a répété qu'il n'avait aucune intention d'embarquer le système concurrent de Symbian. Le désordre du camp Linux fait donc les affaires de Microsoft. “ Les alliances Linux partagent notre conviction que le logiciel dans la téléphonie mobile a une importance capitale ”, explique Nicolas Petit, en charge de Windows Mobile pour la France.

Quid de l'utilisateur ?

Nicolas Petit devient plus réservé quand on évoque le but de ces alliances. “ Il faut que les acheteurs de ces terminaux soient sûrs de l'homogénéité des parcs. Pourra-t-on être certain qu'un Android chez HTC aura les mêmes propriétés qu'un Android chez Samsung ? ” se demande-t-il. Effectivement, si les cœurs sont similaires mais que la personnalisation s'avère différente, alors comment sera-t-il possible pour un opérateur de porter ses applications ? De même, le responsable de Microsoft se plaît à insinuer le doute… avec les mêmes armes utilisées pour discréditer Linux sur les PC. Vers qui se tourner si ça ne fonctionne pas ? Vers Google, qui aura mis gratuitement à disposition ses kits de développements ? Vers les constructeurs, qui ne font que répondre à une demande ? Vers les opérateurs qui n'ont jamais été les meilleurs dans la compréhension du système d'exploitation ? Et qu'en est-il des utilisateurs, notamment en entreprise ? Il semble peu probable que ceux-ci soient sensibles au système d'exploitation embarqué sur leur terminal mobile. Mais pour eux, le mobile prolonge une situation de travail qui doit être similaire à celle du bureau.

Le système d'exploitation n'est pas discriminant, ce sont bien les applications métier accessibles en mobilité qui feront la différence. Emmanuel Bricard, ingénieur à la DSI d'ELM-Leblanc, acquiesce tout en précisant : “ Dans le cas d'applications web, le choix du système d'exploitation a peu d'impact. En revanche, il faut que le niveau de sécurité requis (terminal, accès VPN, cryptage des transferts de données, etc.) soit garanti et tenir compte de l'expérience de l'utilisateur. ” Et de poursuivre : “ Le développement d'applications mobiles pour des terminaux fonctionnant sous Linux permet de réutiliser des compétences préalablement acquises, de la même façon qu'une expertise Windows peut être transférée vers Windows Mobile. Les kits de développement Linux, encore récents, devraient s'améliorer dès cette année. ”

Autre atout pour Linux : “ De plus en plus d'entreprises veulent des terminaux légers, débarrassés des fonctions inutiles. Seuls les téléphones sous système libre permettent cela ”, estime Emmanuel Houzelle, en charge de l'innovation au cabinet Ineum Consulting. Sans compter que ces terminaux sont alors moins gourmands en énergie. Ainsi, un appareil fonctionnant sous Linux aura en moyenne une autonomie deux fois supérieure à celle du même appareil sous Windows Mobile.

10 % de smartphones sous Linux

Si les fabricants et les opérateurs ne cachent pas leur intérêt pour les systèmes d'exploitation libres, ceux-ci souffrent d'une trop forte fragmentation de standards. Gartner estime donc que d'ici 2010, la part de marché de Linux pour mobiles va stagner autour de 10 %.

Une offre fragmentée

Créée par Google. Sa plate-forme Android, lancée en novembre dernier, comprend OS, middleware et applications clés. Elle fournit sa propre machine virtuelle Java, Dalvik. Participants : Google, T-Mobile, HTC, Qualcomm, Motorola.

Fondée début 2007, Limo a présenté à Barcelone sa première plate-forme et les API associées. Avec une interface utilisateur paramétrable par les opérateurs. Participants: Motorola, NEC, NTT Docomo, Orange, Panasonic, Samsung et Vodafone.

Le constructeur commercialise depuis déjà quelques années des mobiles exploitant sa plate-forme Motomagx, notamment les Motorockr Z6 et Motorazr V8. Il participe à la plupart des consortiums concernant Linux sur mobiles.

Déjà ancien (il date de 2005), ce forum ne vise pas à proposer une plate-forme complète mais uniquement un ensemble de spécifications et d'API. Fondateurs: France Télécom, ARM, Palmsource.

Mobilinux, désormais en version 5.0, est la distribution pour appareil mobile développée par Montavista, acteur historique de Linux embarqué. Montavista a rejoint la fondation Limo.

Créée en 2006 par l'entreprise taïwanaise FIC, indépendante aujourd'hui, Openmoko propose une plate-forme libre tant sur le plan matériel que logiciel. Ainsi, les fichiers CAO du boîtier sont librement téléchargeables.

Ce qu'ils en pensent

L'utilisateur - Emmanuel Bricard (ELM-Leblanc) : “ le grand public est visé avant l'entreprise ”

“ La pérennité d'une solution informatique dépend de celle de sa plate-forme, particulièrement en mobilité où l'offre matérielle est renouvelée constamment. L'adoption massive d'un système tel que Windows Mobile dans les applications métier le montre bien. Chez ELM-Leblanc, porter l'application e-dépanneur de Windows Pocket PC 2002 à Windows Mobile 5 a demandé peu d'efforts et n'a posé aucun souci. Linux n'a pas encore une telle maturité dans la mobilité, mais cette situation va évoluer rapidement. L'arrivée d'Android et de Limo, ou encore l'orientation de plus en plus marquée de Nokia vers le système libre sont des signes forts. Les acteurs impliqués ont suffisamment de poids pour imposer leurs solutions à court terme auprès du grand public, avant de toucher plus tard les applications mobiles professionnelles. ”

L'analyste - Leif-Olof Wallin (Gartner) : “ Google a les moyens de devenir un acteur sérieux ”

“ Il existe une bonne demi-douzaine de plates-formes Linux en compétition. Une grande partie d'entre elles sont des initiatives émanant d'opérateurs télécoms qui veulent à tout prix réduire l'influence des fabricants de terminaux. Parmi ces initiatives, la plate-forme Android de Google semble avoir du potentiel pour s'imposer et être un concurrent sérieux de Limo et de Lips. Il faut bien se rendre compte que ces terminaux seront tout d'abord destinés au grand public. Comme le marché est très fragmenté, cela va prendre du temps de créer un écosystème qui fera appel aux solutions d'acteurs tiers dans les domaines de la sécurité, de la messagerie, de l'administration des terminaux ou encore de l'accès aux applications de l'entreprise. ”

L'opérateur - Guillaume Lacroix (Neuf Cegetel) : “ économiser sur le coût des licences ”

“ Les solutions open source permettent de réaliser de vraies économies. Et cela, même si, pour nos achats de terminaux, il nous est difficile d'isoler le prix de la licence du système du prix global. Notre premier téléphone sous Linux embarquait un cœur Linux développé par notre constructeur taïwanais, une interface utilisateur choisie chez un tiers et un player TV conçu en interne. Cela montre bien l'intérêt que revêt une solution libre. Il est encore trop tôt pour se précipiter sur les plates-formes comme Limo et Android, mais elles attaquent le marché avec de réelles ambitions. Google a les moyens de transformer la tendance actuelle en vraie lame de fond. Mais on peut aussi faire beaucoup de choses avec un téléphone Windows Mobile, qui est une plate-forme ouverte. Certains téléphones enfouissent un Linux sur lequel il est impossible d'intervenir ! ”

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