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Caractère : vous avez souhaité réagir aux propos de l'un de vos confrères ?
Charles Corlet : en effet, mes remarques ont pour objet de réagir à l'article paru dans votre n° 636, sous le titre « La fabrication du livre est double ». Depuis plus de cinquante ans, j'ai la chance à la fois de diriger une entreprise familiale d'imprimeries et de travailler régulièrement avec les éditeurs. L'article m'a choqué à plusieurs titres et il me paraissait important, à titre personnel ou professionnel, de vous faire part de mes observations. Le marché de l'impression du livre est avant tout un ensemble résultant de la confrontation entre des acheteurs (des éditeurs, des vendeurs et des imprimeurs), un produit (le livre) et un client final, le lecteur. Et cela, dans un environnement législatif de plus en plus contraignant, avec la loi Lang sur le prix unique et des normes environnementales sur lesquelles les imprimeurs font un travail remarquable.
C. : vous affichez un profond respect pour les éditeurs ?
C. C. : en effet, l'éditeur n'est pas qu'un acheteur. Avant d'être éditeur, il est avant tout un être passionné avec des convictions et l'édition est un outil qui lui permet de partager et diffuser des connaissances, des idées, des histoires, des fantasmes, des goûts littéraires, des convictions, etc. En dépit de la concentration du secteur, et à côté des deux grands acteurs, de nombreux petits et moyens éditeurs se mettent en place, véritables défricheurs d'auteurs, à la recherche de nouveaux courants, en réponse à des demandes, quelquefois très marginales, mais qui existent et feront... peut-être le marché de demain. Alors quand un éditeur a un projet, il en parle à son imprimeur...
C. : quelle est, selon vous, la place de l'imprimeur auprès de l'éditeur ?
C. C. : l'imprimeur n'est pas qu'un vendeur. Bien évidemment, lui aussi a des contraintes, des collaborateurs à faire travailler, des machines à rembourser, mais il reste à l'écoute de la demande de l'éditeur. Il doit répondre à toutes ses questions : nouvelle collection, format, tirages prévus, réimpressions, nombre de couleurs, cousu, collé ? Vous voulez une maquette ? Et le projet prend forme. Entre les impératifs de l'éditeur et les contraintes de fabrication de l'imprimeur, un nouveau livre va naître. Bien sûr, il ne respectera pas toujours les impératifs de gestion des deux parties, mais il sera le résultat d'une véritable, sincère et transparente collaboration entre les deux protagonistes.
C. : vous dites que le livre n'est pas une boîte de conserve...
C. C. : l'achat d'un livre ne répond jamais à un acte raisonné ou raisonnable. Depuis des décennies, de nombreux spécialistes ont travaillé sur les raisons du succès d'un livre. Et Dieu merci, ils n'ont pas trouvé la réponse... Alors bien évidemment, dans certaines conditions « marketing », avec un bon auteur - ou un auteur connu, plutôt un « people » qui devient auteur -, dans une maison d'édition renommée et avec une offre offensive, on peut faire un beau coup. Soit. Mais parle-t-on alors du même métier ? Et que faisons-nous des 800 autres titres publiés à la dernière rentrée de septembre ? Pour revenir au livre, il y a effectivement une chose que nous n'arrivons pas à maîtriser. C'est l'alchimie qui s'opère entre le futur lecteur et lui. Un échange de promesses, une adéquation entre une couverture d'ouvrage et son inconscient, un texte de quatrième qui interpelle, une sensation tactile particulière au toucher, un format, un papier, une couleur, un gaufrage... Enfin tout ce qui fait qu'un livre est un objet et non un produit.
C. : l'imprimeur doit-il aussi penser au futur lecteur ?
C. C. : naturellement. Pour revenir sur les motivations de l'achat d'un livre, je crois que le cauchemar du lecteur serait de se retrouver devant un immense présentoir où tous les ouvrages auraient le même format. Et où il n'aurait que la tranche pour faire son choix. Le livre doit répondre aux multiples attentes des lecteurs. Et l'édition doit pouvoir y répondre. Si je suis passionné par la poésie du Burkina Faso, où vais-je trouver un livre sur le sujet ? Tout en sachant qu'en France il y a peut-être 200 lecteurs potentiels. Alors, c'est vrai, tout cela est bien loin des modèles d'efficience économique enseignés dans nos grandes écoles...
C. : vous ne partagez pas l'analyse des deux circuits de fab : le premier répondant à l'urgence, le second prenant le temps de la production...
C. C. : vous comprenez aisément ma réaction à vouloir réduire la fabrication d'un livre à deux circuits obligatoires, à savoir, d'un côté, l'urgence et la technicité, nécessitant une proximité de fabrication. Ouf ! On reste en France... Pour le moment. Et, de l'autre, les délais plus longs, permettant alors l'application en fabrication d'une recette infaillible en économie globalisée. Aujourd'hui, c'est la délocalisation en Chine. Cette situation me paraît réductrice, pernicieuse et dangereuse pour l'avenir de la société en général.
C. : quelle est votre analyse de la concurrence chinoise ?
C. C. : la Chine, qui est, rappelons-le, le berceau de l'imprimerie, est en très forte croissance. L'inflation aidant, son niveau de salaires évoluera et, dans une dizaine d'années, l'avantage concurrentiel lié au coût de main-d'oeuvre disparaîtra. Alors les éditeurs concernés pourront revenir en France... où il pourrait y avoir 40 % d'imprimeries encore en moins. C'est de cela que l'on veut parler ? C'est d'un opportunisme à court terme malsain - tous les éditeurs le savent -, mais le livre, et l'édition en général, pourrait jouer un rôle majeur en Chine dans la libéralisation des droits d'expression... Pernicieux aussi dans le sens où, dans ce même numéro de Caractère, l'Association des fabricants d'encres annonce à la fois une évolution de la législation chinoise et la suppression de sites de production de chimie, considérés comme pollueurs... conduisant nécessairement à des « augmentations significatives des pigments chinois ». Tout commentaire serait superflu concernant les conséquences sur les imprimeurs et éditeurs français. Posons-nous ces questions. Le livre fabriqué en Chine représente-t-il une opportunité de profits à court terme pour des imprimeurs européens ? Ou est-il un facteur de progression du pays vers un statut de grande puissance non contestable ? Alors, en plus, quand on me parle de se consacrer à la collectivité, comme diraient les jeunes, j'hallucine...
C. : comment envisagez-vous le futur de votre métier ?
C. C. : il est vrai que l'imprimerie est à un tournant de son histoire, encore plus dans le domaine de la fabrication du livre. Les récentes évolutions technologiques, la concentration des acteurs, issus désormais de groupes financiers internationaux, perturbent fortement la vision à moyen terme de notre « noble métier », selon l'expression consacrée. Est-ce pour cela que nous devons casser le modèle actuel, supprimer nos emplois, faire disparaître nos compétences et devenir des courtiers ? Non, non et non. Continuons à apporter à nos clients éditeurs les services qu'ils sont en droit d'attendre. Continuons à collaborer avec eux pour définir au mieux leurs besoins, continuons à investir fortement quitte à avoir des rentabilités indignes de l'intelligentsia financière mais préservons absolument le livre, et sa production en Europe, le livre « rempart de toutes les libertés... ».
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L'invité |
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Charles Corlet Né dans une famille de sept enfants, il entre à 14 ans dans l'imprimerie comme typographe. Avec un ami typo et grâce à des cours du soir à Estienne, Charles Corlet fait ses armes dans plusieurs entreprises avant de reprendre une affaire en difficulté et de la remettre sur les rails. L'imprimerie Corlet naît en 1961. Pendant plus de quarante ans, il a bâti à Condé-sur-Noireau un groupe d'entreprises respecté dans la filière. Cet ensemble pèse aujourd'hui plus de 45,6 millions d'euros de chiffre d'affaires et emploie 480 salariés qui travaillent sur quatre sites de production. Il a transmis l'affaire à son fils, Jean-Luc, tout en gardant une fonction consultative dans une cellule de surveillance. |
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L'entreprise : un groupe puissant et fier de son encrage régional |
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Du prépresse jusqu'au routage, en passant par l'impression offset feuille, rotative ou numérique, le groupe Corlet, qui exploite quatre sites de production tous implantés en Normandie, sort quotidiennement 2 millions de produits finis et traite 12 000 tonnes de papier par an dans ses 30 000 m 2 d'atelier. Cet ensemble doté des dernières technologies est équipé en prépresse (4 systèmes CTP), en impression feuille (10 machines du format 36 x 52 en 5 couleurs au format 112 x 160 en retiration 2+2, et des presses dotées de groupes vernis), en impression rotative (sur 2 machines à format variable et sur 2 presses 16 pages), en finition, en traitement informatique et routage, en mise sur film et sous enveloppe. Le groupe possède aussi son centre de tri intégré. Et il a développé une unité d'impression numérique (noir et couleur), dotée de puissants systèmes (une Variostream noir 7550, une Variostream 2 couleurs 9210, deux Digimaster, une Nexpress, une HP Indigo 3050, une DocuColor 2045, etc.), et capable de répondre dans des délais très brefs aux souhaits des éditeurs, notamment pour du livre à la demande. Enfin, le groupe est aussi un éditeur reconnu, qui a privilégié sa région. |
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