Microsoft courtise les développeurs open source

Le temps du mépris a pris fin. L'éditeur tente à son tour de tirer parti de la vitalité du développement communautaire et cherche à profiter des applications open source pour mieux imposer sa plate-forme.
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Les faits

Le 12 octobre dernier, l'Open Source Initiative a validé la conformité aux 10 critères de l'open source des licences Microsoft Public License (Ms-PL) et Microsoft Reciprocal License (Ms-CL). Dans le même temps, Zend et Microsoft ont travaillé ensemble pour améliorer l'exécution de PHP sur IIS.

L'analyse

En termes diplomatiques, cela se nomme un dégel. Microsoft, le symbole même des technologies propriétaires, esquisse un rapprochement avec la galaxie des logiciels open source. L'informatique change, techniquement, mais aussi dans ses modèles de développement et de distribution. La valeur du développement communautaire a été sanctionnée par l'apparition d'éditeurs open source reconnus comme SugarCRM, JBoss, Talend, eXo. La virtualisation floute les frontières, et permet toutes les hybridations. Steve Ballmer, le bruyant PDG de Microsoft, peut multiplier les rodomontades à l'encontre de Linux en général et de Red Hat en particulier, il existe bien une stratégie open source chez Microsoft : création de partenariats, dialogue avec la communauté, efforts d'interopérabilité, encouragement aux développements communautaires. “ Bien entendu, tempère Marc Gardette, responsable stratégies chez Microsoft France. Il ne s'agit pas de promouvoir l'open source chez nos clients, nos équipes sont là d'abord pour vendre nos solutions. ” Mais comme il le reconnaît, le client décide de ses investissements de façon souveraine : “ Et de notre point de vue d'éditeur de plates-formes, peu importe que le code d'une application soit ouvert ou non, ce qui intéresse tout le monde, c'est que l'application fonctionne bien. ” Étonnant et inimaginable il y a quatre ou cinq ans.

Cette stratégie prend aujourd'hui trois directions. D'abord, la duplication du modèle communautaire, pour attirer les développeurs. Lancé en 2006, le portail Codeplex centralise les téléchargements de projets à code ouvert en rapport avec l'écosystème Microsoft, sur le modèle de Sourceforge. Le blog Port25 publie les dernières nouvelles, en direct du laboratoire de technologies open source de Microsoft. 31 000 utilisateurs sont enregistrés sur Codeplex, 20 % des deux millions de visiteurs de Port25 n'utiliseraient pas Windows. Et puis, il y a les licences : Ms-PL et Ms-RL, validées par l'OSI, l'organisation de promotion du code ouvert. Elles ressemblent beaucoup aux licences BSD et GPL, et ne contribuent pas à clarifier un paysage déjà confus. “ Nous nous méfions des licences qui réinventent la roue, met en garde David Axmark, vice-président de MySQL. Leur existence même incite à se demander pourquoi elles voient le jour. ” Il ne faut pourtant pas leur donner trop d'importance : tout cela reste symbolique, un brevet de respectabilité. Microsoft a fait preuve de sa capacité à discuter avec l'OSI, le cerbère qui veille sur la définition de l'open source. L'éditeur pourra aussi publier ses codes sous une licence très ouverte, qui évite l'emploi de la GPL honnie.

Une concurrence avec les propres outils de Microsoft ?

Le second axe, l'interopérabilité, a déjà fait couler beaucoup d'encre. Partenaires, Microsoft et Novell mettent au point des couches d'abstraction pour que Windows et Suse Linux hébergent chacun la machine virtuelle de l'autre. “ Outre les outils d'administration, il s'agit de rendre compatibles avec le noyau Linux les 40 000 pilotes contenus dans Windows ”, précise Sam Ramji, directeur de la stratégie open source de Microsoft. Le laboratoire open source de l'éditeur planche sur l'interactivité entre ses technologies et les logiciels libres : formats de document, protocoles réseau, gestion des identités au travers d'Active Directory, plate-forme.Net, etc. Il s'agit de la partie la moins claire de la stratégie de l'éditeur. La communauté open source n'a pas attendu Microsoft pour implémenter CIFS dans Samba et .Net dans Mono. Toujours avec un temps de retard, du fait des difficultés techniques. Faut-il croire que Microsoft va donner un coup de pouce ? Ou faut-il redouter une action légale, telle une procédure judiciaire, à l'encontre de ces projets, comme le laisse entendre Steve Ballmer ? “ Nous aimerions que Microsoft fasse un peu plus d'efforts sur l'interopérabilité, et un peu moins de rhétorique ”, tranche Dominic Sartorio, président d'Open Solutions Alliance.

Enfin, Microsoft affiche sa volonté d'enrichir sa plate-forme avec la logithèque open source qui réussit si bien à Linux, quitte à créer de la concurrence avec ses propres produits. “ C'est une question de niveau de compétitivité, explique Sam Ramji. Prenez Firefox. Si le public considère qu'il s'agit d'un bon logiciel, alors il doit tourner sur Windows, car cela prouve que Windows est un bon système d'exploitation. ” Microsoft aimerait bien fournir sa propre alternative à la pile Lamp, très utilisée pour les applications web et les progiciels en ligne. Il plaiderait alors pour Wimp, qui remplace Linux et Apache par Windows et sur serveur web IIS. Windows Server 2008 facilitera la construction d'une telle pile avec un mode d'installation minimal de l'OS, Windows Server Core. Celui-ci mimera les déploiements allégés de Linux, très appréciés des développeurs. La greffe de MySQL et PHP se fait déjà avec FastCGI, que Microsoft distribue gratuitement depuis peu. L'éditeur planche également sur l'optimisation de SugarCRM et de Talend, et fait valider des piles applicatives Wimp par Spikesource. Il s'intéresse aussi à améliorer le fonctionnement de JBoss, un serveur d'applications J2EE open source reconnu, sur Windows, bien qu'il concurrence frontalement .Net.

Microsoft ne ménage donc pas ses efforts. Mais sa réussite dépendra de sa capacité à créer de la confiance chez les membres de la communauté, un travail délicat après des années de conflit. Et à prouver que sa stratégie n'a pas été piochée chez Racine : “ J'embrasse mon rival, mais c'est pour l'étouffer ” (Britannicus).

Trois appâts pour ferrer la communauté

Microsoft dispose désormais de deux licences reconnues par l'OSI, qui s'appliquent déjà à 150 composants logiciels dont IronPython (Python pour .Net) ou Ajax Control Toolkit (bibliothèque de composants Ajax pour ASP.Net).

Pour inciter les développeurs open source à choisir Windows, l'éditeur travaille à mieux intégrer son OS et son serveur web IIS avec la base de données MySQL et l'environnement d'exécution PHP.

La signature controversée d'un partenariat avec l'éditeur de la distribution Suse devrait rapidement aboutir à des possibilités de virtualisation croisée de Windows sur Linux et de Linux sur Windows.

La pile Wimp pour remplacer Lamp

Microsoft considère son système d'exploitation, source de revenus considérables, comme la pierre angulaire de son activité dans le domaine des serveurs. La concurrence frontale avec Linux, dont le succès a historiquement surtout nui aux Unix traditionnels, est inévitable. L'éditeur a désormais la volonté d'imposer Windows comme la brique de base de référence pour l'exécution d'applications open source. Pas question d'ouvrir Windows, mais plutôt de travailler à son interopérabilité avec certains logiciels.

Dix ans après son apparition, IIS équipe 37 % des sites web de la planète, contre plus de 47 % pour Apache. La dernière version, IIS 7.0, a été développée selon un principe modulaire afin de modérer la consommation de ressources. Inclus dans tous les Windows, IIS a l'avantage de s'intégrer étroitement à l'écosystème Microsoft, mais se cantonne strictement à Windows, là où Apache s'affranchit des OS. L'éditeur promeut IIS en s'intéressant enfin à l'optimisation de PHP, qu'il a négligée durant des années.

Apparue en 1995, la base de données MySQL a rapidement emporté la faveur des développeurs web. Elle existe en versions GPL et commerciale. Son succès tient à la gratuité de la version libre, à sa nature, là encore, multiplate-forme, et à l'existence de nombreux outils d'administration. Parmi ceux-ci, phpMyAdmin fournit une interface simple et d'excellente qualité. Microsoft cherche à présent à faciliter l'utilisation de MySQL avec les codes produits dans son environnement de développement.

PHP (Hypertext Preprocessor) a été le langage de programmation créé à l'origine pour la réalisation de pages web dynamiques. Gratuit, de prise en main simple, porté par une communauté nombreuse et active, PHP s'est imposé sur le web puis, au début de la décennie, chez les entreprises, où il sert d'environnement d'exécution à nombre d'applications. Il présente l'avantage d'être quasiment universel, acceptant de très nombreux systèmes d'exploitation et serveurs web. Microsoft l'a ignoré durant des années.

Interview : Sam Ramji (Microsoft) : “ nous ne nous sommes pas soudainement convertis au libre ”

A qui s'adressent vos licences open source ?

Sam Ramji : A tous les développeurs. S'ils connaissent déjà d'autres licences, nous les encourageons à essayer les nôtres. La Ms-PL équivaut à la licence BSD et la Ms RL à la GPL, mais en plus simple : elles ne font que cinq paragraphes.

Microsoft prend-il un tournant open source ?

S.R. : Nous ne nous sommes pas soudainement convertis à l'open source. Notre stratégie, c'est de faire de Windows le serveur d'exécution des applications open source, lesquelles vont ainsi bénéficier de nos technologies : Active Directory, System Center, MS Ajax… Nous sommes concurrents de Linux sur la plate-forme, pas sur les applications. Windows compte beaucoup dans nos revenus. Nous devons rester compétitifs en l'améliorant, quitte à créer de la concurrence sur nos autres produits.

Comment cela se traduit-il ?

S.R. : Nous avons retravaillé IIS pour qu'il exécute mieux PHP, car si PHP ne fonctionne pas bien sur Windows, le marché se fera sur Linux. Nous avons publié MySQL-Connector, qui facilite la connexion vers MySQL des projets développés avec Visual-Studio. Avec Novell et XenSource, nous travaillons sur la virtualisation et l'interopérabilité entre Windows et Linux. Nombre de nos technologies ont d'ailleurs déjà été portées par des indépendants vers l'open source, comme Samba. Avec SpikeSource, nous mettons au point une pile de logiciels open source sur Windows. Nous discutons aussi avec JBoss.

Pourtant sur Samba, Steve Ballmer évoque régulièrement un risque de procès ?

S.R. : Pourquoi ferions-nous des procès à ceux qui implémentent nos technologies sous Linux ? Depuis que nous existons, nous n'avons fait que trois procès en violation de propriété intellectuelle. Pourquoi commencer maintenant ? Les procès ne sont pas bons pour l'industrie. Quant aux déclarations de Steve Ballmer, je ne souhaite pas les commenter.

Ce qu'ils en pensent : Dominic Sartorio (Open Solutions Alliance) : “ au sein de Microsoft, les avis sur l'open source sont dissonants ”

“ Nous applaudissons les efforts de Microsoft pour fournir des logiciels sous des licences validées par l'OSI. Nous espérons aussi que Microsoft n'en profite pas pour créer la confusion chez les consommateurs au sujet de la définition de l'open source. Plus généralement, Microsoft a atteint une étape très intéressante de son évolution, où certaines de ses entités ont mûri plus vite que d'autres. Comme ils ont été assez lents à accepter l'inévitable succès des logiciels open source, ils sont à la traîne, ce qui se traduit par des incertitudes, des discours différents émis aux différents niveaux de l'entreprise. Globalement, la tactique de Microsoft crée encore plus d'intérêt pour Linux et l'open source. ”

Ce qu'ils en pensent : Bertrand Diard (Talend) : “ Microsoft élabore une vraie stratégie open source ”

“ Durant des années, Microsoft a affronté l'open source, puis ils se sont aperçus qu'il s'agissait d'une tendance de fond, qui prend des parts de marché avec un modèle qui chahute la suprématie des plates-formes Windows. Alors ils ont décidé, comme l'ont fait HP et IBM en leur temps, d'entrer dans le jeu. Dans le cas de notre plate-forme d'intégration de données, 70 % des 150 000 téléchargements que nous avons enregistrés concernaient l'environnement Windows. Or Microsoft a réalisé que Talend fonctionnait mieux sur Linux. Ils nous aident désormais à optimiser les performances pour tenir la comparaison avec Linux. Je pense qu'ils sont en train de mettre en place une vraie stratégie open source. ”

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