Microsoft/Novell : l'accord de la discorde

En pactisant avec Microsoft au nom de l'interopérabilité, Novell s'est attiré la méfiance des communautés libres, inquiètes des implications en matière de propriété intellectuelle.
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L'interopérabilité… Ron Hovsepian, PDG de Novell, en avait fait l'un de ses chevaux de bataille lors de son discours en ouverture du récent Brainshare, à Salt Lake City. C'est à la fois une réponse aux désirs des clients et la clé de la pénétration de Linux au sein des entreprises. Un peu plus tard, Jeff Jaffe, le directeur technique de Novell, et Craig Mundie, le responsable de la recherche et de la stratégie de Microsoft, se congratulaient et arguaient de l'intérêt de la coopération technique entre les deux éditeurs pour leurs clients communs. Au même instant, de l'autre côté de la rue, se tenait une contre-manifestation au congrès Brainshare. Bruce Perens, l'une des figures du mouvement open source, dénonçait violemment les dispositions de l'accord concernant l'échange de brevets, avec le soutien épistolaire de Richard Stallman, le charismatique responsable de la FSF (Free Software Foundation).

Dès l'annonce de l'accord avec Microsoft, en novembre dernier, Novell avait commencé à essuyer les critiques des communautés du libre. Il faut dire que les dirigeants de Microsoft n'ont guère aidé leur nouveau partenaire. Le PDG, Steve Ballmer, a ainsi longuement insisté sur l'aspect juridique du partenariat, en expliquant que Linux enfreignait de fait des brevets appartenant à Microsoft, et que seuls les utilisateurs du Suse Linux, de Novell, seraient immunisés contre d'éventuelles poursuites. Sous-entendu : les autres peuvent d'ores et déjà s'inquiéter. Les réactions n'avaient pas tardé. Novell était vilipendé pour sa participation objective aux tentatives désormais classiques de Microsoft pour déstabiliser Linux. Jeremy Allison, l'un des responsables du projet Samba et employé de Novell, était allé jusqu'à démissionner en signe de protestation, pour rejoindre Google peu après. Et même si les responsables de la FSF reconnaissaient que l'accord ne violait pas strictement les termes de la licence GPL (General Public License), qui gouverne la grande majorité des projets libres, dont Linux, les rumeurs de boycott vis-à-vis de Novell s'étaient répandues comme une traînée de poudre.

Entre le marteau et l'enclume

Pour Novell, l'affaire est d'importance. Il tient à cet accord qui représente, selon lui, un sésame pour de nombreuses entreprises. Il doit toutefois également se justifier face à la communauté qui développe, entre autres, le système d'exploitation, qui est au cœur de son offre. “ Il y a eu un problème de communication, se plaint Ron Hovsepian. L'accord a été présenté, à tort, comme un troc de brevets. Nous avons voulu seulement faciliter la vie de nos clients. A long terme, c'est une bonne chose pour la communauté. Plus les utilisateurs de Linux seront nombreux, plus celle-ci sera vivace. ”

Et l'éditeur de faire valoir que dans cet accord, c'est plutôt Microsoft qui finance Novell que l'inverse, impliquant que les éventuelles infractions aux brevets seraient, à tout prendre, du côté de Redmond. “ Je peux citer au moins quatre affaires que j'ai perdues contre Microsoft parce que nous n'avions pas cet accord, justifie Ron Hovsepian. Microsoft a insisté pour inclure la question de la protection des brevets dans l'accord. Il était hors de question pour nous de violer la licence GPL. Je maintiens depuis le début que Linux n'enfreint aucun brevet. L'accord porte sur des brevets impliqués dans d'autres parties de notre offre, mais pas sur Linux. ”

Si l'on en croit Bruce Perens, cet accord est une tromperie. S'il n'avait concerné que la question technique de l'interopérabilité entre Linux et Windows, il n'aurait rien trouvé à y redire. “ Mais Novell a cédé aux exigences de Microsoft sur les brevets dans l'espoir de rattraper Red Hat sur le marché, avance-t-il. C'est peut-être la mise en place d'une stratégie visant à se faire racheter à terme. Mais c'est une erreur : Microsoft n'a pas besoin de Novell. ”

Une discrimination des utilisateurs

Cette distinction, entre les utilisateurs protégés, ceux de Novell, et les autres, viole les grands principes du logiciel libre qui garantissent, entre autres, la liberté inaliénable d'utilisation. Pour Bruce Perens, Novell s'est rendu complice d'une opération de désinformation menée par Microsoft. Ce dernier brandit, depuis longtemps, contre Linux et l'open source la menace de la propriété intellectuelle. Une menace, d'ailleurs, très diffuse, Microsoft n'ayant jamais été en mesure de préciser de quels brevets il pourrait bien s'agir. Mais celui-ci cherche davantage à provoquer un sentiment latent d'insécurité qu'à engager réellement des poursuites, surtout à l'encontre d'utilisateurs. Dans un courrier rédigé pour l'occasion, Richard Stallman indique que si Microsoft n'en est pas à son coup d'essai en matière d'intimidation, il n'est jamais encore passé à l'acte, craignant sans doute d'écorner son image. Mais le concours d'un membre de la communauté pourrait rendre la menace plus dissuasive. C'est pourquoi, selon lui, la prochaine version de la licence GPL, en cours de discussion, comprendra des protections contre ce type d'accord. En particulier, le droit d'usage de technologies brevetées éventuellement incluses dans un logiciel sous licence GPL 3 sera mécaniquement étendu à tous ses utilisateurs, sans discrimination.

Un apaisement nécessaire

Devant le risque d'une exclusion, dans la pratique, de la communauté open source, Novell va devoir multiplier les gestes d'apaisement et d'explication. En effet, même si tout le noyau Linux ne migre pas vers la licence GPL 3, de nombreux outils liés tels que les librairies C et le compilateur, contrôlés par la FSF, le feront dès que possible. Novell pourrait dès lors être marginalisé. Mais l'éditeur refuse d'envisager une telle éventualité. “ Dès le lendemain de l'annonce, je suis allé rencontrer les développeurs inquiets, indique Volker Smid, le président de Novell pour l'Europe. Il y a encore beaucoup de préjugés, mais il doit être clair que nous sommes plus que jamais dans le camp de l'open source. ”

p.davy@01informatique.presse.fr

Interopérabilité ou pacte avec le diable ?

Ron Hovsepian, PDG de Novell
“ Cet accord était nécessaire pour entrer dans des comptes tels que Wallmart. Les clients ne doivent pas souffrir des problèmes juridiques. ”

Bruce Perens, ancien leader du projet Debian et cofondateur de l'Open Source Initiative.
“ L'accord accrédite les fausses menaces de Microsoft contre l'open source, et atteint la motivation des développeurs ”

Les aspects techniques de l'accord

Les serveurs de Microsoft, Virtual Server 2005 R2 et le prochain Vista, pourront opérer Suse Linux Enterprise Server (SLES) 10 en mode virtualisé au second trimestre. De même, SLES utilisera la technologie Xen pour accueillir les serveurs Windows.

Les deux éditeurs vont collaborer à l'élaboration de standards, en particulier pour l'administration de services web (WS-Management).

eDirectory de Novell et Active Directory de Microsoft intéropéreront de manière transparente. Pas de date précise sur cette question.

Microsoft et Novell développent des traducteurs pour les formats de leurs suites bureautiques respectives, ODF pour Novell, OpenXML pour Microsoft. Un traducteur a été rendu public en février dernier.

Des clients pragmatiques

“ Dans notre environnement mixte Windows/Linux, le coût d'administration du système libre finissait par dépasser celui de Windows. Grâce à cet accord, nous allons réduire, à la fois, le coût et la complexité du déploiement de Linux à tous les niveaux de l'entreprise. Cela, en continuant de nous appuyer sur l'annuaire Active Directory, de Microsoft. ”

“ Nous avons choisi d'utiliser à la fois Windows et Linux pour l'ensemble de nos systèmes, mais nous dépensions des fortunes à les faire fonctionner ensemble. Cet accord nous aide à conserver notre liberté de choix, et nous apporte une grande flexibilité. Parallèlement, il nous fait gagner beaucoup de temps et d'argent. ”

“ Windows et Suse Linux sont nos deux plates-formes stratégiques. Il était donc nécessaire que les deux éditeurs s'entendent afin de les faire fonctionner efficacement ensemble. C'est un bon exemple de coopération entre des logiciels libres et propriétaires. Nous pouvons ainsi choisir librement la plate-forme la plus adaptée à nos besoins. ”

La licence GPL s'adapte à la frénésie

Créée en 1989, modifiée en 1991, la licence GPL garantit à tous les quatre libertés fondamentales défendues par la Free Software Foundation : utilisation, étude/modification/adaptation, redistribution et publication. La version 3, dont une version préliminaire vient d'être publiée, tente de l'adapter à la multiplication des brevets logiciels depuis quinze ans.

Les brevets : la licence GPL 3 interdira dans la pratique des accords du type Microsoft/Novell. Elle précise ainsi que si l'un des distributeurs d'un logiciel GPL obtient un accord de protection d'un détenteur de brevets, cette protection est étendue à tous les utilisateurs, quelle que soit la façon dont ils ont obtenu ledit logiciel. Cette mesure devrait éviter toute menace future en matière de brevets.

La compatibilité des licences : beaucoup d'efforts ont été consacrés à la réduction des différences entre la GPL et les autres licences utilisées pour les projets libres, de façon à simplifier l'administration juridique des produits.

Les logiciels non modifiables : la licence prend en compte les cas où le produit couvert ne peut être modifié par l'utilisateur final, dans les produits de grande diffusion ou dans les systèmes infogérés. Elle n'impose alors au distributeur que la fourniture d'une documentation d'installation précise.

Les mesures techniques de protection (DRM) : GPL 3 tente de s'adapter également à la multiplication des mesures techniques de protection des œuvres numériques, dans le cadre de législations telles que le DMCA américain ou la loi DADVSI en France.

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