











Les informaticiens se libèrent des chaînes du salariat. Selon une étude de l'Insee parue mi-décembre, le nombre de free-lances dans les services acrû de 28 % en 2005. La reprise naissante a certainement donné des ailes à des informaticiens qui souhaitaient de longue date prendre leur envol. Les trois témoignages qui suivent montrent toutefois que le passage à l'indépendance relève autant d'un mode de vie librement consenti que d'un choix par défaut. Derrière le profil type du free-lance – expert en nouvelles technologies ou en sécurité –, la quarantaine, on trouve des parcours très différents. Du profil rare qui monétise son expertise à l'entrepreneur en herbe, en passant par le senior, qui, victime de discrimination, n'a pas d'autres choix que de se lancer en solo.
Dans tous les cas, la vie de l'indépendant n'est pas un long fleuve tranquille. S'il gagne en autonomie et en qualité de vie, il doit prospecter, et gérer sa formation et ses périodes d'inactivité. Il doit aussi pactiser avec les sociétés de services, sésame pour accéder aux grands comptes. Un comble, alors que nombre d'informaticiens sont devenus indépendants par rejet du monde de la SSII.
Spécialisé dans les outils de télédistribution et de gestion de logiciels, Yann Renaud, 36 ans, bénéficie d'un contexte porteur. La concentration des acteurs sur ce marché et le départ de compétences internes chez certains éditeurs, dont HP, a créé un appel d'air pour les free-lances. “ Quand vous êtes un spécialiste reconnu, le marché des prestations vous est favorable. ” Un luxe qui lui permet d'imposer ses congés – en juillet-août – et de choisir ses clients : des entreprises ont attendu deux mois qu'il se libère. Il privilégie les sociétés étrangères. “ Les tarifs en France sont de 25 % inférieurs à ceux du reste de l'Europe. ” Prix pratiqués : de 500 à 850 euros par jour en moyenne, et jusqu'à 700 à 1 200 euros en direction de projet.
Le recours à un indépendant senior, bien payé, garantit au client une liberté de ton bénéfique. “ A la différence d'un salarié de SSII, je peux me permettre, quand il y a un problème, de le lui dire. ” Du coup, les clients lui restent fidèles. “ Lors d'un projet en sous-traitance, il est arrivé qu'un autre acteur, prestataire de services, soit remis en cause au regard de mon expertise. ”
Dernier avantage lié à l'autonomie : la qualité de vie. Yann Renaud a choisi d'habiter à Aix-en-Provence. “ Je me rends trois ou quatre jours par semaine chez le client. Le reste du temps, je travaille chez moi, sans la contrainte des transports. ” Bien sûr, il doit lisser son activité et assurer une forme d'astreinte, conditionnée à son statut d'expert.
Au niveau juridique, Yann Renaud a monté sa société il y a trois ans, tout en recourant au portage salarial. “ De plus en plus d'entreprises référencent une société de portage parmi leurs fournisseurs. ” Mélanger les deux statuts offre également de la souplesse. Le portage autorise l'indépendant à rentrer des revenus mensuels, et à la société de facturer.
A 27 ans seulement, Aurélien Guitet a déjà trois années d'indépendance derrière lui. Il a franchi le pas après deux expériences malheureuses en SSII. Alors qu'il souhaitait multiplier les missions courtes, les commerciaux de la première le placent chez France Télécom pendant un an et demi. Il démissionne. Rebelote dans la seconde, après trois ans chez Total. La conclusion s'impose : le seul moyen de choisir ses clients et ses technologies est de se mettre à son compte.
Toutefois, en pleine crise du secteur, la période n'est pas des plus propices. Ce titulaire d'un DUT d'informatique industrielle ne part cependant pas de zéro, et obtient de son dernier employeur – après un an de négociation – de continuer de travailler pour lui. Un filet qui lui donne le temps de se familiariser avec la comptabilité et les démarches administratives, mais aussi d'apprendre de nouvelles technologies.
En parallèle, il laisse son CV dans les bases de données d'Emailjob, de Monster, ou encore de Freelance.com. Il multiplie aussi les entretiens avec les SSII. “ Cela ne donnait rien, mais elles ont conservé mon CV, et m'ont rappelé. ” Le déclic viendra de sa spécialisation sur un ordonnanceur. Devenu partenaire de l'éditeur, ce dernier l'envoie sur des missions d'audit, de migration, ou de transfert de compétences.
Son souhait est exaucé. Il n'intervient que sur des missions courtes, de quatre jours à deux semaines. “ Arriver comme expert, rencontrer beaucoup de gens différents, débloquer les situations, c'est gratifiant. ” Mais aussi usant. “ Je peux être le lundi à Bordeaux et le mercredi à Valenciennes. Au début, j'avais du mal à dormir. ” Maintenant qu'il a trouvé son rythme, Aurélien peut ainsi se permettre de ne travailler qu'une à deux semaines par mois. Le reste du temps, il peaufine Freelance-info, un site d'intermédiation qu'il a lancé seul il y a deux ans et demi.
Christophe(*), 43 ans, a subi coup sur coup deux licenciements. Le premier en 2000, en DSI, avec la fermeture du département informatique de son entreprise. Le second en 2003, en SSII, lors de la crise qu'a connue le secteur. “ J'étais l'un des consultants les “ plus chers ” et, en prime, en intercontrat. ” Après plus de 500 candidatures envoyées dans l'Hexagone – dont 90 % restées sans réponse –, cet ingénieur de formation ne parvient à décrocher qu'un CDD de six mois. “ Les rares SSII que j'ai pu rencontrer m'ont dit que mon profil ne les intéressait que pour des missions ponctuelles, requérant un niveau d'expérience qu'elles n'avaient plus en interne. ” Depuis qu'il est en free-lance, le nombre de ses contacts a décuplé, et il a exercé quasiment à temps plein ces 18 derniers mois.
Pour autant, il n'a pas quitté la sphère des SSII. “ Il est aujourd'hui impossible d'entrer dans un grand compte sans passer par une société référencée. ” Scénario catastrophe : le client consulte la SSII A référencée. Ne disposant pas du profil recherché, celle-ci sollicite alors une SSII B, qui se retourne vers un free-lance. Chaque intermédiaire prélevant 20 % – plus 10 % dans le cas d'un accord cadre de référencement –, le free-lance ne perçoit que la moitié du prix facturé. “ Pour l'instant, j'ai toujours pu éviter le second intermédiaire. Seuls les “ morts de faim ” peuvent accepter ces conditions. ”
Christophe voit des avantages à son statut : “ Pouvoir dire non aux marchands de viande ” ; “ Ne plus avoir affaire au management des SSII ”; et si l'activité est au rendez-vous, “ gagner convenablement sa vie ”. Pour autant, il se montre guère optimiste sur le moyen terme. Il sera en mission les cinq prochains mois. Après, c'est l'inconnu. “ Nous sommes tributaires du moindre retournement de tendance. Les SSII ne nous appellent que lorsqu'elles n'ont pas de ressources internes disponibles. ” A la moindre baisse d'activité, leur priorité sera de caser leurs salariés. Exit alors les free-lances.
x.biseul@01informatique.presse.fr
(*) Le prénom a été changé à la demande de l'intéressé.
Après un léger tassement entre 2003 et 2004, le nombre de free-lances a bondi de 28 % en 2005. Ce chiffre exclut les informaticiens qui recourent au portage salarial ou à l'intérim.
Les free-lances sont particulièrement bien représentés dans le domaine de l'entretien et de la maintenance. A l'inverse, ils se font rares chez les éditeurs, où le salariat est la norme.
Age : 36 ans.
Parcours : dix ans d'expérience, il a créé sa société il y a trois ans.
Compétences : spécialisé dans les outils de télédistribution et de gestion de logiciels.
Motivations : capitaliser sur la rareté de son expertise, habiter à Aix-en-Provence.
“ Il faut savoir assumer à la fois sa compétence et sa valeur économique ”
Yann Renaud
Age : 27 ans.
Parcours : DUT informatique industrielle, deux passages en SSII, indépendant depuis trois ans.
Compétences : missions d'audit, de migration, de transfert de compétences sur un ordonnanceur.
Motivations : créer son entreprise, multiplier les missions courtes.
“ Je suis vite arrivé à la conclusion que je devais me mettre à mon compte pour choisir mes clients et la nature de mes missions ”
Aurélien Guitet
Age : 43 ans
Parcours : une quinzaine d'années en DSI, puis licenciement trois ans en SSII, puis licenciement ; free-lance depuis 2003.
Compétences : audit et conseil sur Itil, direction de projets d'infrastructures.
Motivations : retrouver du travail, gagner en autonomie, ne plus être salarié d'une SSII.
“ De nombreux nouveaux free-lances ont choisi ce statut par défaut, ne trouvant plus de travail salarié en raison de leur âge ”
Christophe (Le prénom a été changé à la demande de l'intéressé.)
Augmenter ses revenus. En fonction de son expertise et de son degré d'intervention, un indépendant facture sa journée entre 300 et 1 200 euros. Pour calculer sa rémunération nette, multiplier ce tarif par 22 jours ouvrés, puis diviser par deux. Un free-lance établi peut ainsi gagner deux fois plus qu'en étant salarié.
Gagner en autonomie. Maître de son temps et de son espace, un free-lance peut choisir ses clients et son lieu de résidence.
Choisir librement son statut. L'indépendant a le choix des statuts. Soit devenir profession libérale, soit créer une société (SARL, EURL) dans laquelle il peut être gérant majoritaire ou salarié actionnaire minoritaire. Reste aussi l'option du portage salarial, précieuse en phase de démarrage ou pour certains types de missions.
Passer sous les fourches caudines des SSII. Selon une étude de Hitech-pros, 64 % des free-lances facturent à une SSII. Seuls les profils rares traitent directement avec les grands comptes. La SSII prend 20 % de marge – c'est la norme – pour présenter le free-lance et signer le contrat.
S'exposer au risque juridique. Comme le rappelle le cabinet Pratiq, l'intermédiation conduite avec la SSII ne prémunit par le client final contre un risque de requalification du contrat en contrat de travail, si l'indépendant n'est pas inscrit au RCS, et n'émet donc pas de factures avec TVA.
Financer ses intercontrats et sa formation. L'indépendant n'a pas accès aux formations financées par les organismes sociaux. Il doit également anticiper les périodes d'inactivité et ses congés.
Il facilite le démarchage commercial, point faible des indépendants.
“ Nos clients sont plutôt des entreprises du CAC 40 que des PME ”
“ Ces entreprises nous utilisent comme une SSII. Mais, notre intérêt est de placer les profils les plus compétents, et non ceux en intercontrat. Aucune SSII en France n'a, par ailleurs, autant de ressources disponibles que nous, ou elle ferait faillite dans la seconde. ”
“ Nous garantissons les missions sur le plan juridique ”
“ Nous vérifions que les free-lances sont des indépendants déclarés, et que leurs cotisations Urssaf sont à jour. Nous montons des équipes projets sur de gros chantiers. Ce qui permet de passer les politiques de référencement des entreprises, car notre site se présente comme fournisseur unique. ”
Le Mouvement pour une union nationale et collégiale des informaticiens intervient sur les conditions de travail des indépendants.
“ Le nombre d'indépendants progresse ”
“ La crise a incité un certain nombre d'eux à sauter le pas. Pour autant, il ne s'agit que d'un équilibrage, car la France détient certainement le record du nombre de SSII rapporté à la population d'informaticiens. Les pays anglo-saxons comptent environ 30 à 40 % informaticiens en free-lances. ”
“ Ils amortissent les aléas de la conjoncture ”
“ Ils vivent de façon amplifiée les retournements de tendance. Durant la crise, le tarif jour/homme est descendu jusqu'à 200 à 250 euros. Ce que proposent les sociétés offshore. Aujourd'hui, le tarif d'un débutant démarre à 300 euros. Il s'élève à 350/400 pour un consultant confirmé, et dépasse les 1 000 euros sur les profils rares. ”
