Contrairement aux idées reçues, la pérennité d'un logiciel libre ne se mesure pas à la fréquence des téléchargements. Sa survie dépend du nombre de ses contributeurs. Ces derniers, informaticiens chevronnés ou amateurs très éclairés, se regroupent au sein de communautés plus ou moins bien structurées. Développeurs et utilisateurs y agissent de conserve afin de bâtir la feuille de route du logiciel en élaborant un compromis entre les critères technologiques, économiques, voire marketing, etc.
Parmi les communautés les plus actives, citons Apache, Eclipse, Mozilla, MySQL, ObjectWeb, OpenOffice.org, Scilab... Certaines réunissent des millions de contributeurs bénévoles. Inconnues du grand public, voire des DSI, ces associations forment le fer de lance du libre. « L'aspect communautaire importe plus que le logiciel lui-même », affirme Sylvain Wallez, vice-président de la fondation Apache, dont le logiciel équipe plus de deux tiers des sites Web de la planète.
A la différence de MySQL ou de JBoss, des communautés créées et gérées par leur éditeur respectif, Apache se veut une structure indépendante. Fondée sur le bénévolat, elle regroupe 1 500 contributeurs, dont la moitié participent régulièrement. Certains sont financés par leurs employeurs qui ont intérêt à l'aboutissement du projet. Soit parce que la production de logiciels se trouve au coeur de leur métier. Soit parce qu'ils veulent assurer la pérennité de leurs propres applications. Ainsi, on voit de plus en plus d'entreprises utilisatrices des secteurs de l'automobile, de l'aéronautique, des télécoms et du secteur public apporter leur pierre sous la forme d'une contribution financière ou en nature.
Une politique de la main tendue aux entreprises utilisatrices
Dans la communauté constituée autour d'OpenOffice.org, le concurrent de Microsoft Office, les acteurs du privé demeurent discrets. Ceux du secteur public s'engagent davantage. « Les ministères, notamment, apportent les développements qu'ils font réaliser par leurs prestataires », indique Sophie Gauthier, la responsable francophone du projet. Cette démarche devrait faire progressivement tâche d'huile dans le secteur privé. Kaj Arnö, vice-président de l'éditeur MySQL AB, l'espère. Ce serveur de gestion de bases de données est le plus populaire au monde (dix millions de téléchargements).
Responsable des relations avec la communauté du libre, Kaj Arnö encourage les entreprises utilisatrices à s'y intéresser pour deux raisons. D'abord, leurs informaticiens se familiariseront avec les fonctions du logiciel au travers des forums et des discussions. Cela facilitera d'autant la maintenance de leurs propres applications. Ensuite, si l'adhésion à une communauté paraît souhaitable pour les raisons évoquées, elle devient indispensable dès que le libre constitue un axe stratégique du système d'information. C'est du moins l'avis de Didier Chaumont, directeur technique nouvelles technologies chez Capgemini : « Dans ce cas, les DSI doivent absolument tisser des relations avec les communautés. Soit en direct, soit via un tiers (SSLL ou intégrateur). » C'est d'ailleurs ce qu'a choisi de faire Cityvox, éditeur de guides urbains sur internet en s'appuyant sur la société de services en logiciels libres OpenWide.
Des industriels très attentifs à l'orientation des développements
A l'image du fabricant de fenêtres Lapeyre, beaucoup de sociétés ne balancent plus. Le DSI, Bernard Charnay, et son adjoint, Laurent Rousset, ont parié sur JasperReports et iReport (frameworks et décisionnel) pour des raisons économiques. Ce qui ne les empêche pas de se plier aux usages communautaires, en renvoyant leurs correctifs à la communauté. Certains industriels s'engagent davantage en versant leur obole dans l'escarcelle collective.
C'est le cas de PSA ou de Dassault Aviation, qui ont adhéré au consortium Scilab, que pilote l'Inria (Institut national de recherche en informatique et automatique). A l'origine, les chercheurs entendaient limiter l'hégémonie du logiciel de calcul scientifique MatLab, édité par l'Américain Mathworks, et vendu plusieurs milliers d'euros. Un prix hors de portée de nombre de PME spécialisées en ingénierie. « Dans le cadre de ses premières expériences en logiciels libres, l'Inria a décidé dès 1994 d'adapter au web Scilab, son propre logiciel de calcul », raconte Didier Halgand, le responsable marketing du consortium.
Scilab annonce 15 000 téléchargements par mois et 250 000 utilisateurs. Surtout, il rassemble des fleurons de l'industrie. Outre Dassault Aviation et PSA, EADS, EDF, Renault et Thales co-financent cette initiative à hauteur de 2 000 à 25 000 euros par an, selon le nombre d'utilisateurs. En contrepartie, l'équipe de développeurs effectue la maintenance et la mise à jour du logiciel. Scilab est utilisé par Dassault Aviation pour ses maquettes de simulation. Le constructeur du Rafale n'effectue pas directement de développements. En revanche, il tient, en tant qu'utilisateur, à faire entendre sa voix pour orienter ceux-ci vers les points qu'il juge prioritaires. Cela lui sert également à connaître les risques présentés par le logiciel sur une portion limitée de ses activités.
Assurer la pérennité des logiciels libres, telle est d'ailleurs la préoccupation d'ObjectWeb, une communauté qui vise à favoriser le développement en libre du middleware. Tout en créant une dynamique économique. Ce consortium a été créé en 1999 par l'Inria qui s'est associé, cette fois, à Bull et France Télécom R & D. L'association compte une soixantaine de membres (industriels, entreprises publiques, éditeurs, SSII et SSLL) qui paient une contribution annuelle de 1 000 à 3 000 euros. Cette participation devrait être revue à la hausse avec l'apparition de membres bienfaiteurs. « Le consortium recense une centaine de projets différents », indique François Letellier, directeur adjoint d'ObjectWeb. Les dossiers sélectionnés s'évaluent à partir de critères de qualité. Parmi les questions posées : le projet est-il conforme à des standards ouverts ? Existe-t-il une feuille de route cohérente ? S'appuie-t-il sur d'autres projets ? Enfin, quelles sont les perspectives de marché ?
Dans une communauté créée par des entreprises, difficile d'échapper aux contingences économiques. Mais ces critères ne sont pas insurmontables comme le démontrent les clubs d'utilisateurs. A la différence des communautés, ces derniers réservent la primeur des développements à leurs membres. Une démarche adoptée par IdealX, une SSLL. « L'idée d'un club d'utilisateurs contributeurs est venue en 2 002. Il s'agissait de mutualiser les développements entre nos clients », se souvient Olivier Guilbert, PDG de ce spécialiste des logiciels d'infrastructures et de sécurité. Des produits d'autant plus facilement mutualisables qu'ils sont utilisés de manière transversale dans la plupart des entreprises.
Quatre ans plus tard, le club dénombre plus d'une cinquantaine de clients dont Total, Areva, Castorama, sans oublier Michelin ou le Conseil général du Val d'Oise. Il réunit trois à quatre fois par an ses adhérents. Chaque membre paye une dizaine de milliers d'euros par an. En contrepartie, il joue un rôle moteur dans la définition de la feuille de route et le partage des coûts de développement. En outre, les clients contributeurs peuvent télécharger librement les logiciels. Lesquels ne sont proposés en libre qu'avec leur accord.
Vers des communautés d'intérêts ?
Olivier Guilbert pense que le libre va évoluer vers des communautés d'intérêt. Un avis que partage François Elie, délégué aux NTIC de l'agglomération d'Angoulême, et également président de l'Adullact. Celle-ci est la première organisation émanant du secteur public à faire du collaboratif impulsé par des informaticiens de base autour d'une « forge » (usine virtuelle à fabriquer des logiciels sources). En clair, il s'agit d'une plate-forme d'hébergement consacrée aux logiciels libres et baptisée Adullact.net. « Ce n'est pas seulement l'utilisation des logiciels libres qui nous intéresse, mais leur développement », soulève cet informaticien agrégé de philosophie. Lequel pointe le doigt sur la difficulté d'avoir aisément accès aux communautés du libre.
« Ce sont des communautés très élitistes, il faut déjà avoir les mains dans le cambouis pour obtenir des réponses claires dans les forums ! », regrette François Elie, qui encourage, d'ailleurs, les industriels à mutualiser leurs développements et à faire fi de leurs angoisses concurrentielles. Sachant que ce n'est pas l'outil qui crée de la valeur, mais bien l'usage que l'on en fait. Or, l'emploi des logiciels libres promet de s'étendre à tous les niveaux de l'entreprise. Après s'être taillé une place dans les réseaux, les systèmes d'exploitation et les infrastructures, le logiciel libre s'attaque aux outils métier. A l'exemple de la suite de bureautique OpenOffice.org, adoptée massivement dans les administrations. On peut se douter que d'autres logiciels métier vont suivre.
La maintenance, un maillon faible dans les projets
Pour que la migration vers le libre soit couronnée de succès dans les entreprises, il faut veiller à ce que les utilisateurs puissent aisément s'en servir et trouver des réponses claires à leurs interrogations. Ces problématiques n'échappent sûrement pas à l'industriel Areva. Le géant du nucléaire a créé une communauté de pratiques autour de CPS (Collaborative Portal System), un outil de gestion électronique de documents. La communauté rassemble les DSI d'Areva, deux représentants d'Euriware et quelques utilisateurs représentatifs. Leur mission consiste à industrialiser le développement de CPS dans le groupe. L'objectif est d'optimiser son déploiement afin de diminuer les coûts par poste de travail et de garantir la pérennité du système aux adhérents.
La réussite d'un projet passe par un accompagnement du changement et par la capacité du centre d'assistance technique à répondre aux questions des utilisateurs. Or, la plupart des projets fondés sur le libre négligent cet aspect. Ce qui engendre une résistance au changement. Les communautés, animées par des informaticiens confirmés, sous-évaluent régulièrement cette difficulté. C'est du moins ce que constate François Elie. Lequel suggère de salarier des spécialistes de la maintenance, qui sont les véritables pivots des communautés libres. Pour que les résultats de ses travaux se diffusent, la communauté doit veiller à structurer la maintenance. Faute de quoi, son logiciel risque de sombrer dans l'oubli.
Dommage, sachant que libre rime avec durable. Le secteur public l'a bien compris, et ce concept se développe désormais très vite dans le privé. Les DSI s'en servent pour mobiliser leurs troupes. Comme en témoigne Laurent Choisie, d'Altitude Telecom, qui a découvert que ses informaticiens s'étaient formés eux-mêmes aux logiciels libres. La mise en oeuvre de projets fondés sur ceux-ci a renforcé l'image de la direction de l'entreprise et de la DSI. Le pari se révèle d'autant plus positif que les équipes font preuve d'une plus grande implication. Ce projet, valorisant, concourt à améliorer le curriculum des informaticiens. L'entreprise comme les salariés y trouvent leur compte.
Novell, le plus important acteur du libre, a annoncé 1,2 milliard de dollars de revenus en 2005, très loin devant Red Hat (200 millions) et devant MySQL (30 millions). Red Hat a racheté JBoss pour 350 millions de dollars. Et les capitaux affluent. Ces vingt-quatre derniers mois, le capital-risque américain a investi 400 millions de dollars.
Activité : produits et services liés à la construction et à l'aménagement de la maison.
Création : 1991.
PDG : Jean-Louis Servent.
CA 2005 : 1,6 milliard d'euros.
Effectif : 12 000 personnes (dont 80 à la DSI, pour un budget de 13 millions d'euros).
Site internet : www.lapeyre.fr
Activité : fabricant d'articles de bureau et de classement.
Création : 1930.
PDG : François Nusse.
CA 2005 : 60 millions d'euros.
Effectif : 350 personnes (dont 4 à la DSI).
Site internet : www.exacompta.com
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