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[ CENTRE DE SERVICES ]
Pilote d'usine logicielle
Planification, suivi de la productivité et de la qualité... Les tâches du responsable de production dans les usines logicielles des SSII s'apparentent à celles de ses homologues de l'industrie.

Corinne Zerbib , 01 Informatique (n° 1820), le 24/06/2005 à 07h00

Aujourd'hui vendredi, on me demande une ressource SAP pour lundi ! Je me suis débrouillé avec une personne déjà " staffée " sur un projet. Maintenant, il faut analyser l'impact sur la planification du projet », raconte Thibaut Gautier, responsable de production du centre de services d'Unilog à Amiens. Un rôle parmi tant d'autres du responsable de production au sein de ces nouvelles usines logicielles. Plans de charge, planification, affectation des ressources, ordonnancement, gestion de processus (la production de code)... Le métier a, semble-t-il, tout en commun avec le pilotage d'une usine ordinaire.

Spécialisés le plus souvent par technologies, les centres de services traitent en back office les projets de développement ou la maintenance d'applications confiées par les clients à la SSII. Les consultants dits de front office font l'interface entre le client et le centre qui effectue les travaux. Et deviennent, par là même, les clients internes du centre.

Une organisation conçue pour réduire les coûts

Pour cette raison, les centres se concentrent quasi exclusivement sur la production logicielle. Cette organisation réduit les coûts grâce à l'industrialisation du processus d'écriture de code et à la mutualisation des ressources. Comme dans une usine, tout est étudié en détail pour éviter la moindre déperdition ­ de temps, de compétences et, surtout, de qualité des travaux fournis. Et c'est le responsable de production qui a la lourde charge de résoudre en permanence l'équation complexe, qui consiste à allier productivité et qualité. « Les bons moyens, au bon moment, pour faire le bon travail »  : c'est la définition de leur métier qu'en donnent les principaux intéressés.

« Dès qu'une personne a fini son job, elle prévient son responsable », dit Benoît Mompon, en charge à mi-temps du Tech SAP de Capgemini à Toulouse. La chasse au désoeuvrement est constante. Fini les intercontrats où des équipes pléthoriques restent mobilisées chez le client durant toute la durée d'un projet, qui n'en mérite pas tant. Chaque ressource doit être utilisée à plein rendement, à tout moment. « Je suis aux commandes d'un atelier d'usine. Je suis et vérifie en continu l'affectation des collaborateurs », explique pour sa part Patrick Leboucher, responsable de production d'un centre parisien de Steria, et en charge de l'industrialisation en troisième génération du centre de Nantes. « Dès qu'il y a sous-charge, mon rôle consiste à trouver de l'activité. Inversement, en cas de surcharge, je dois vite réaffecter de nouvelles personnes. » D'autant que l'industrialisation de la production logicielle s'accompagne de la mutualisation des ressources. En clair, les ingénieurs et techniciens sont appelés à zapper d'un projet à l'autre en fonction des pics de charge, ou à mener plusieurs projets de front lorsque ces derniers sont modestes. L'ensemble fondé sur une organisation tirée au cordeau. « Chaque client a une équipe dédiée, constituée d'un noyau qui connaît le projet et le client. En fonction des phases du projet, on greffe d'autres personnes à l'équipe de base », explique Benoît Mompon, de Capgemini.

Pour planifier, suivre et réagir au plus vite, le responsable de production s'appuie sur une multitude de tableaux de bord. D'ailleurs, à voir le PC de Benoît Mompon, on se croirait dans la cabine de pilotage d'un avion long courrier. Voyants, tableaux, et graphiques en tout genre lui fournissent en temps réel les indicateurs de productivité, d'avancement des projets, de niveau de satisfaction des clients.

Un suivi quotidien de la qualité et de la productivité

« Le respect des engagements envers le client, les fameux SLA, m'empêche de dormir la nuit », avoue en riant Patrick Leboucher, de Steria. Suivi de la qualité de la production et mesure de la productivité font l'objet d'une réunion matinale quotidienne. « J'ai fait développer des outils pour voir les compteurs affichés en permanence sur ma console, poursuit le pilote. J'ai l'oeil rivé constamment sur mes indicateurs. Je suis un peu le cerbère de l'usine. » Gare aux dérapages ! Un voyant vire à l'orange ? C'est le branle-bas de combat. Explications et solutions doivent impérativement s'enchaîner à toute allure.

Il s'agirait donc, à première vue, d'une simple transposition des pratiques de l'industrie. A une nuance près : « Ce sont des hommes, et non des machines que nous gérons », martèle Benoît Mompon. « Il nous faut organiser le travail en adéquation avec les compétences et la satisfaction de nos collaborateurs », renchérit Thibaut Gautier, d'Unilog. La gestion des compétences s'avère fondamentale. Périodiquement, le responsable de production doit passer en revue l'ensemble du personnel pour évaluer les évolutions des compétences. « Avec les chefs de projet, nous affectons à chacun un niveau : pratique occasionnelle, régulière, capacité à former quelqu'un, etc. », précise Benoît Mompon. La matrice des compétences est ainsi mise à jour chaque mois pour les plus jeunes, et tous les trois à six mois pour les autres.

Proposer des évolutions de poste tous les 18 mois

La satisfaction des collaborateurs ne se résume pas à un simple discours de façade. D'abord, parce que le turnover reste un vrai risque dans les centres de services. Même si ces derniers se trouvent majoritairement en province, où les informaticiens se montrent globalement plus fidèles que leurs collègues en Ile-de-France. Mais aussi parce que l'obsession de la qualité contraint les pilotes à veiller à la constante motivation des troupes. « Lorsque le collaborateur n'est pas satisfait, nous prenons des risques en termes de qualité », résume Thibaut Gautier.

Le pilote d'usine joue aussi un rôle de responsable de ressources humaines chargé de veiller en permanence aux évolutions de carrière des équipes dont il a la charge. En coordination avec le chef de projet, il établit les plans de formation, gère la mobilité interne, ou évalue la réalisation des objectifs, dont dépend la part variable de la rémunération des développeurs. « Dans un centre de services, on ne peut maintenir un collaborateur trop longtemps au même poste, constate Patrick Leboucher, de Steria. En général, au bout de 18 à 24 mois, il faut lui proposer une évolution. » Ce qui suppose que le responsable de production connaisse personnellement chaque individu du centre. « Pour obtenir un bon casting entre les profils et les besoins, il faut que l'équipe garde une taille limitée », poursuit Patrick Leboucher. Conséquence : un responsable de production ne peut piloter une équipe de plus de 150 personnes environ. Et comme les centres de services sont en pleine croissance, le métier semble promis à un essor considérable.

Pour répondre à cette croissance importante, deux solutions sont envisagées. Soit le responsable s'entoure d'une équipe d'adjoints, qui le seconderont dans le pilotage d'un centre de services comptant plusieurs centaines de collaborateurs. Soit le centre est découpé progressivement en sous-unités, chacune dirigée par un nouveau pilote. Dans un cas comme dans l'autre, les opportunités seront nombreuses pour les chefs de projet intéressés par cette fonction. Avis aux amateurs !

Benoît Mompon (Capgemini) : « je pilote une chaîne de production composée de ressources humaines, et non de machines ! »
Capgemini

Lieu : TEC de Toulouse.

Spécialité : SAP ­ développement et maintenance.

Nombre de projets : une trentaine.

Effectif : une centaine de personnes.


Thibaut Gautier (Unilog) : « pour être efficace, mieux vaut être passé par tous les échelons : développeur, analyste, chef de projet... »
Unilog

Lieu : centre de services d'Amiens.

Spécialités : pôle PGI (surtout Oracle et SAP), développement multitechno pour les grands clients.

Nombre de projets en cours : 15

Effectif : 115 personnes.


Patrick Leboucher (Steria) : « le patron d'un centre doit être disponible 24 h/24 et savoir se faire écouter sans se mettre les gens à dos »
Steria

Lieu : centre de services de Paris.

Spécialité : environnement mainframe principalement.

Nombre de projets en cours : une dizaine.

Effectif  : 100 personnes.


Portrait robot du responsable de production

Age : de 30 à 35 ans au minimum.

Formation : ingénieur, souvent dans une spécialité directement ou indirectement liée à l'industrie.

Expérience : de développeur à chef de projet en SSII, en passant par toutes les étapes.

Outils : tableaux de bord de l'activité. Tous sont développés en interne, très souvent avec Excel.


Parcours de trois responsables de production
Benoît Mompon

1996 : ingénieur informatique industrielle de Polytech Tours.

1997 : chez Capgemini, développeur puis chef d'équipe « projets an 2000 » dans un centre interne.

2003 : mutation à Toulouse comme chef de projet, puis responsable de production à mi-temps.

Thibaut Gautier

1997 : diplôme d'ingénieur en mécanique des matériaux et des fluides et Master en management de projet.

1997 : chez Unilog, ingénieur en développement, puis analyste, chargé de projet, chef et directeur de projet.

2004 : responsable de production du centre d'Amiens.

Patrick Leboucher

1987 : ingénieur Centrale Lyon.

1990 : ingénieur études chez AXA, puis responsable de domaine applicatif.

1999 : responsable de l'unité de production d'un outsourceur.

2004 : responsable de production d'un centre Steria à Paris.


Une véritable cabine de pilotage

Le responsable de production dispose d'une série d'indicateurs : baromètre de l'activité globale du centre de services ; suivi de chaque projet avec zoom sur les retards ; matrice des compétences...


Questions/Réponses

Quelle différence existe-t-il entre un directeur de projet classique et un responsable de production ?

Outre le fait que l'équipe d'un centre compte en moyenne de 100 à 150 personnes, le responsable de production veille sur une organisation fondée sur l'automatisation des tâches, la spécialisation des ressources et, surtout, l'organisation, qui ne souffre d'aucune latence. Généralement coupé de la relation client, le pilote de centre utilise donc une partie des compétences d'un directeur de projet, mais il les applique avec des méthodes industrielles.

Avec quels interlocuteurs externes au centre le pilote est-il en relation ?

Principalement les consultants de la SSII, qui sont en prise directe avec le client. La relation est parfois houleuse. En particulier lorsque la demande d'un client tarde à être transmise au centre. Ce dernier doit alors réagir dans un délai très court. Un des rôles du pilote consiste à fournir au front office les éléments améliorant le chiffrage des projets.

Comment se situe le responsable de production dans la hiérarchie ?

Le responsable de production est placé sous l'autorité du chef de centre. Il pilote l'équipe des « delivery managers » , c'est-à-dire les chefs de projet, qui, eux-mêmes, encadrent les équipes de développeurs. Il arrive cependant qu'il n'existe pas de lien hiérarchique direct entre le responsable de production et les équipes. Dans ce cas, l'enjeu de sa mission ne remet pas en cause son autorité. En tant que pilote, il devient membre de la direction et passe de l'autre côté de la barrière, au risque de creuser un fossé avec ses collaborateurs.



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