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Les ados et la micro

Ils ont grandi avec Internet et se sont approprié la techno sans se poser de questions. La première génération 100 % connectée arrive à l’adolescence ! Courons-nous un risque de mutation de l’humanité ?

Ils sont nés avec une souris dans la main, les yeux rivés sur l’écran. Leurs premiers pas ont été rythmés par les hoquets stridents des premiers modems, ils ont grandi avec le Web, et atteint l’âge de raison avec l’ADSL. Les nouveau-nés d’il y a dix ans sont aujourd’hui de grands dadais au bord de l’adolescence. Voilà donc la première génération 100 % connectée. Mais avec quelles conséquences ? Les ‘ ados technos sapiens ‘(1) et autres ‘ digital natives ‘(2) ?” comme on s’amuse à les appeler aujourd’hui ?” vont-ils inaugurer une nouvelle étape décisive dans la mutation de l’humanité ? Baigné dans les nouvelles technologies, leur cerveau va-t-il se mettre à fonctionner différemment du nôtre ? Quels effets leur fréquentation assidue des écrans, des claviers et des joysticks va-t-elle avoir sur leurs comportements sociaux, leur manière d’apprendre, leur rapport au monde, aux savoirs et à nous autres, parents, profs et autres adultes qui les entourons ? Ébahis par leur virtuosité technologique, devons-nous nous résoudre à leur abandonner définitivement ce territoire dont ils seraient, non pas les colonisateurs, mais déjà les premiers représentants d’une deuxième génération ? Jean-Pierre Quignaux, spécialiste en économie de l’information et de la communication, et auteur d’un revigorant petit essai destiné aux parents (Internet, nos enfants et nous !, Bayard Jeunesse, 2008) a l’art de relativiser les enjeux sans les sous-estimer pour autant : ‘ Cette civilisation de l’écran et de l’interactivité n’a que 15 ans, nous n’en sommes qu’aux débuts. La génération des adolescents d’aujourd’hui est intermédiaire, parce qu’elle n’a pas reçu à l’école, ni à la maison, de formation concernant l’image, les signes, la médiatisation et la médiation qui lui permettent d’utiliser ces outils à plein, pour produire un nouvel état de conscience. On dit qu’il faut 70 ans pour faire aboutir un processus d’éducation. ‘ Certes. Mais incontestablement, cette génération vit déjà dans une dimension qui n’a plus grand-chose à voir avec ce que nous avons connu au même âge. Ils sont dans l’interactivité, dans l’instantané, dans l’immédiat… et dans le plurimédia. Car deux faits émergent de toutes les enquêtes qui étudient à la loupe les comportements des ados. Primo, les nouvelles technologies leur servent essentiellement à entretenir le lien entre eux, avec leur tribu, et ce, quasiment en permanence.À peine rentrés du collège, ils se connectent sur MSN pour poursuivre la conversation entamée dans la cour. La messagerie instantanée est leur outil de prédilection, avec le mobile et ses SMS. Étonnamment, ils sont même nombreux à affirmer ne pas avoir d’adresse e-mail faute d’en voir l’utilité : ‘ Quand j’ai besoin d’envoyer un mail, ce qui est assez rare, nous raconte ainsi une collégienne, j’utilise la boîte et l’adresse de mes parents. ‘Deuxièmement, les technologies ont rendu les ados multitâches : alors que nos parents ne concevaient pas que l’on puisse laisser la radio en sourdine à l’heure des devoirs, nos ados zappent frénétiquement, lisent un journal tout en regardant la télé, tchatent en révisant leurs maths, envoie des SMS en écoutant la radio. C’est la génération ‘ plurimédia ‘, une pratique nouvelle que permettent les équipements complets qui peuplent désormais les foyers. Près de 90 % des ados ont une connexion Internet, beaucoup de foyers disposent de plusieurs ordis et consoles, fixes et/ou portables. ‘ L’équipement des ados issus de milieux favorisés est trois fois supérieur à celui des milieux plus modestes, souligne Florence Hermelin, responsable marketing de l’NRJ Lab et conceptrice d’une étude annuelle quasi ethnologique de la jeunesse française (Youthology ?” voir encadré), mais on ne peut pas dire pour autant qu’il existe un fossé entre les classes sociales. L’accès aux technologies s’est réellement démocratisé et met tous les ados sur le même plan. ‘Le résultat de ces pratiques se vit déjà dans les classes, comme le raconte un édifiant dossier que Le Monde de l’éducation consacrait en avril dernier à ‘ L’élève numérique ‘. Des enseignants remarquent chez leurs élèves une forte prédilection pour l’interactivité et le travail en petits groupes sur un mode collaboratif, presque communautaire. Ils voient aussi apparaître de nouveaux modes de raisonnement qui rappellent la navigation sur Internet, comme si les élèves sautaient d’un lien hypertexte à l’autre, quitte à passer du coq à l’âne !

Et la crise d’adolescence ?

Les voilà donc, nos mutants du numérique…
‘ Ces mutations exigeraient une révision complète des programmes scolaires, avec une approche moins cloisonnée des savoirs, avance Jean-Pierre Quignaux. Est-il normal que l’on aborde encore l’Histoire uniquement par le prisme politique et idéologique ? Qu’en est-il de l’histoire de ces techniques qui envahissent notre quotidien, de l’histoire des sciences et de la pensée ? Ces disciplines ne seraient-elles pas plus utiles aux élèves pour comprendre la société dans laquelle ils vont évoluer ? ‘ À lire les nouveaux programmes de l’école primaire présentés par le ministre le 29 avril, la tendance est même au retour aux vieilles méthodes plutôt qu’à la prise en compte des nouvelles manières d’agir et de penser qu’impliquent les nouvelles technologies…‘ Je me demande vraiment quels salariés ils feront plus tard, s’interroge pour sa part Véronique Fima-Fromager, responsable de l’association Action Innocence qui réalise dans les écoles un travail d’information et de prévention autour des dangers d’Internet. On ne leur a pas expliqué les règles, et il y a chez cette génération une confusion entre ce qui est permis et ce qui ne l’est pas. Ils n’ont pas conscience des risques, du droit à l’image, des frontières de l’intimité. ‘ Dans les entreprises, on commence ainsi à voir arriver des stagiaires de 3e qui n’ont aucune notion de confidentialité, qui téléchargent musiques et films à partir des ordinateurs de l’entreprise et passent le temps du stage à tchater !Pourtant, les études révèlent une autre donnée intéressante qui indique que les ados ne seraient pas si dupes que cela et qu’ils seraient en tout cas bien conscients des limites de ces nouveaux outils qu’ils maîtrisent à merveille. D’après l’enquête Mediappro ‘ L’appropriation des nouveaux médias par les jeunes ‘, réalisée en 2006, 68 % d’entre eux sont méfiants vis-à-vis des infos diffusées sur le Net, et 85 % souhaiteraient même un plus grand contrôle ! ‘ Les ados ont un rapport plus sain que les adultes aux images. Ils ont du recul, ils s’en méfient, ils ont moins d’illusions que leurs parents, notamment vis-à-vis des images télé. Les mondes virtuels dans lesquels ils évoluent sont pour eux une sorte de contre-culture par rapport à la culture de leurs parents ‘, explique le psychanalyste Michael Stora.Tiens donc. Une contre-culture comme le furent en leur temps le rock, la pop ou la BD ? Allez, la bonne vieille crise d’adolescence a encore de beaux jours devant elle, même si elle a tendance à devenir plus…
‘ virtuelle ‘ !1 – Terminologie de la dernière enquête de TNS Média Intelligence ?” Consojunior 2007.
2 – Selon le chercheur Marc Prensky qui différencie les digital natives (les adolescents) des digital migrants (les adultes actuels).
3 – Michael Stora est également consultant pour Skyrock et auteur de l’ouvrage Les écrans, ça rend accro…, Hachette Littératures, coll. Ça reste à prouver, 2007.
4 – Source : Habbo, sondage international 2008.

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Laure Dumont