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[ SPÉCIAL ANNIVERSAIRE ]
L'April, 10 ans de promotion du logiciel libre
Ces dix dernières années, les principes du logiciel libre se sont imposés. Non sans résistances. Huit témoins retracent cette évolution et éclairent les défis des années à venir.

Philippe Davy , 01 Informatique (n° 1881), le 17/11/2006 à 00h00

Connaissiez-vous le libre il y a dix ans ?

Très pratiqué dans les milieux universitaires, le libre y occupe une place de choix depuis longtemps. « Au début des années 80, en Italie, on utilisait déjà Emacs, et nos professeurs ramenaient des Etats-Unis les nouvelles versions sur bandes magnétiques... » , rappelle ainsi Roberto Di Cosmo, Professeur à l'Université Paris VII et membre du laboratoire PPS. « En 1996, la seule évocation du terme " logiciels libres " provoquait sur le visage des DSI un rictus interrogateur. Aujourd'hui, nous sommes passés dans une ère où GNU/Linux et ses compères brillent par leur omniprésence » , confie Laurent Marie, directeur d'Alcôve, l'une des toutes premières SSLL. Nul aujourd'hui ne peut se targuer d'ignorer ces technologies présentes dans la majorité, pour ne pas dire la totalité, des infrastructures informatiques. Quant à Alexis Monville, chef de mission à la Direction Générale de la Modernisation de l'Etat, il était à l'époque responsable du centre d'hébergement d'Intégra. « Le logiciel libre c'était ces trucs que notre très brillant administrateur systèmes et réseaux installait pour faire tourner tous les services au coeur de notre infrastructure (DNS, SMTP, POP...). Pour le reste, nous avions nos propres outils que nous gardions pour nous... »

Quel est l'impact de la philosophie et des usages du libre ?

Un projet open source n'est rien s'il ne communique pas, s'il ne partage pas sa connaissance. « C'est valable pour le projet en lui-même, mais aussi pour sa visibilité et sa viabilité » , dit Sophie Gautier, de Linagora, responsable du projet francophone d'OpenOffice.org. La philosophie du logiciel libre est, en effet, issue d'une tradition ancienne de partage des connaissances qui vient du monde de l'enseignement et de la recherche, où mathématiciens, physiciens et scientifiques en général, avant même que les ordinateurs n'existent, construisaient l'édifice du savoir en utilisant librement les briques fabriquées par d'autres. « La seule condition requise était de rendre honneur au mérite en citant ses sources » , souligne Roberto Di Cosmo. « C'est l'apport des autres, le don, la réciprocité et la reconnaissance sans qu'ils ne soient contraints » , résume Philippe Aigrain, directeur de Sopinspace, une société spécialisée en outils collaboratifs pour les débats publics. Le logiciel libre ferait ainsi partie d'un groupe de mouvements qui mettent en avant la mutualisation comme principe fédérateur. Il remet en tout cas à la mode les vieux principes de coopération : « La perspective de réutiliser pour faire autre chose que du logiciel pourrait avoir un impact important. Cela pourrait même faire évoluer notre rôle de consommateur de produits ou de services... » , dit Alexis Monville. Cyril Comar, directeur d'Adacore, éditeur de solutions Ada va plus loin : « Le commerce équitable ou le développement durable sont des mouvements récents qui partagent ces principes que l'on retrouve également chez les ONG ou dans le monde associatif » .

Ce qui est aussi intéressant avec le logiciel libre, c'est qu'il touche à un domaine qui était jusqu'alors surtout régi par des principes plus commerciaux tels que la protection de la propriété ou l'optimisation du profit. « C'est la liberté sans rupture de la communauté universelle, des biens communs sans la possible oppression d'une communauté particulière » , analyse Philippe Aigrain.

Pour tous ces témoins, le libre représente aussi un fort potentiel d'innovation. « Le plaisir d'innover parfois, sans l'illusion d'être un inventeur solitaire » , dit Philippe Aigrain. Grâce au Libre, l'innovation est en effet devenue accessible à la multinationale, à la petite société de services, « mais aussi à l'ingénieur dans son " garage " » . Tous ont pu utiliser, étudier, modifier les outils, et les redistribuer, dit Jean-Paul Degorce-Dumas, Architecte en systèmes d'information au ministère de la Défense, qui conclut en mettant le doigt sur l'aspect standardisation des logiciels libres. « C'est un autre point majeur. Leur usage par définition universel et non discriminatoire leur assure une adoption très large ouvrant la voie à des socles technologiques communs. »

Quels sont les obstacles au Libre ?

Tant qu'il ne sera pas freiné par les stratégies des monopoles existants, le libre s'affirmera comme un acteur majeur dans le domaine économique et industriel. « Mais un logiciel libre ne sert à rien sans un ordinateur sur lequel l'exécuter librement. Or, plusieurs initiatives visent à nous retirer le contrôle des ordinateurs que nous achetons : certains d'entre eux nous interdisent de changer le disque dur en rendant très difficile de démarrer un système d'exploitation libre ; d'autres pourront, bientôt, interdire d'exécuter tel ou tel autre logiciel qui ne serait pas " autorisé " » , explique Roberto Di Cosmo. Pour Michel Rocard, député européen, il est absolument nécessaire de défendre la liberté de recherche et de création, et la liberté d'accès aux créations du savoir humain. « Nos travaux ont mis en évidence l'effet de tarissement de la production de nouveaux logiciels qu'entraîne la politique de brevetabilité des inventions contrôlées par ordinateur lorsqu'elle incorpore les logiciels eux-mêmes. La préservation de ces libertés, et le refus d'une monopolisation même temporaire du savoir mathématique exprimé sous forme de logiciels me paraissent devoir être des principes permanents pour l'avenir. »

Comment le logiciel libre va-t-il évoluer ?

Les voies de développement sont assez multiples. Comme souvent dans l'univers technologique actuel, les logiciels libres ont tendance à se rapprocher de plus en plus de l'utilisateur final. « Nous voyons dès cette année des produits de grande consommation, comme l'Easy Gate - à laquelle a participé Alcôve - entièrement conçus sous licence GPL » , rapporte Laurent Marie. L'ouverture de ces outils laisse aussi envisager un avenir de recherche et développement des plus intéressants et pertinents. Sophie Gautier cite ainsi l'exemple du web sémantique ou encore des projets comme Nepomuk ( http://nepomuk.seman-ticdesktop.org/ ) qui rendront le peer to peer intelligent en plus d'être efficace. Enfin, il est intéressant de constater l'emergence forte des entreprises comme acteurs important des communautés libres. « Par exemple, la communauté autour de GCC s'est transformée en quelques années d'une communautés d'individus ou d'universitaires isolés à une communauté d'employés des quelques grandes entreprises qui ont intérêt très fort dans cette technologie » , souligne Cyril Comar.

p.davy@01informatique.presse.fr


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