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Les grands chantiers

Le DMP s'affichera à l'écran, mais quand ?
Après diverses expériences locales, le dossier médical personnel est censé entrer dans sa phase industrielle. Mais les calendriers et les budgets prévus laissent médecins, hauts fonctionnaires et industriels perplexes. A un an de sa généralisation, le contenu du DMP n'a toujours pas été défini explicitement...

Clarisse Burger , 01 DSI (n° 20), le 11/11/2005 à 00h00

« Tels qu'ils sont conçus, les projets de dossier médical personnel (DM et Carte Vitale 2 pourraient bien devenir une catastrophe industrielle » s'attriste un haut fonctionnaire, qui préfère garder l'anonymat. Cet aveu en dit long sur la refonte du secteur de la santé en France. La plupart des acteurs s'accordent à dire, au moins à voix basse, que le modèle économique du dossier médical personnel (DMP) n'est pas viable. Les délais des phases de test et de déploiement sont jugés trop courts, les estimations budgétaires jugées insuffisantes. Et à ce jour, les hôpitaux équipés du dossier médical électronique sont trop peu nombreux.

Le contenu du dossier reste à définir. Ce sera à l'équipe de Dominique Coudreau, président du conseil de surveillance du GIP-DMP (Groupement d'intérêt public de préfiguration), ex-directeur de l'ARH (Agence régionale d'hospitalisation) d'Ile-de-France de se prononcer. Le directeur général Jacques Beer-Gabel, qui gère la partie opérationnelle, compte beaucoup sur les résultats des expérimentations en cours pour y voir plus clair. Et fixer les modalités de mise en oeuvre. Le 5 octobre dernier, le GIP a présélectionné six consortiums (*) composés d'industriels et de SSII pour réaliser les premiers tests techniques. Suivra une liste définitive d'acteurs intervenant sur les autres phases de test du DMP. De novembre 2005 à mars 2006, les expérimentations portant sur 5 000 dossiers patients réels devront être réalisées sur des sites pilotes. Seulement voilà, sur le terrain, les choses ne sont pas si simples.

Le coût d'un dossier serait déjà passé de 12 à 400 euros

Tous... Hauts fonctionnaires, DSI, directeurs de l'informatique médicale et industriels dénoncent en privé « le caractère illusoire de ce calendrier démentiel ». Pour un ancien directeur d'hôpital, « les Français veulent faire en deux ans avec des queues de cerises ce que les Anglo-Saxons envisagent sur dix ans » et avec près de 9 milliards d'euros. Pour Yannick Motel, directeur général de la fédération Lessis (Les entreprises des systèmes d'information sanitaires et sociaux) : « Il faudra bien cinq ans pour que le nombre des dossiers patients réels soit significatif. Et entre dix à quinze ans pour que le projet soit mature. » Et les estimations du coût réel explosent. « Pour alimenter et maintenir le DMP, il faudra compter entre 500 millions et 1 milliard d'euros par an, plutôt que les 15 millions d'euros prévus. Car la logistique à mettre en place est très lourde. »

Germain Zimmerlé, DSI du CHU de Strasbourg, met en garde : « La phase de préfiguration devrait permettre au GIP de réaliser que les prix de revient annoncés ne sont pas bons. » Son CHU sera site pilote pour l'un des six consortiums. Ces derniers ont seulement trois semaines pour faire une première démonstration sur des dossiers fictifs. Puis, un deuxième appel d'offre, fin octobre, sélectionnera de nouveaux candidats et sites pilotes qui participeront à la généralisation du projet. Le coût moyen estimé pour un dossier patient serait déjà passé de 12 à 400 euros ! Et le calendrier officiel s'accélère. Il prévoit le lancement du DMP dès juillet 2006, et un total de 6 millions de dossiers actifs à la fin de la même année. La loi du 13 août 2004 indique que les Français de plus de 16 ans disposeront d'un DMP au plus tard le 1 er  juillet 2007. Illusoire ? « Rien que pour déployer un logiciel de prescription des médicaments, notre directeur de l'informatique médicale a mis deux ans », observe le professeur Robin Dhote, responsable de l'unité Médecine interne de l'hôpital Avicenne, à Bobigny. Autant dire qu'il y aura des dépassements.

À qui et à quoi servira finalement le DMP ?

Données médico-administratives ou données purement médicales ? Y mettra-t-on de l'imagerie médicale ou ressemblera-t-il à un carnet de santé électronique ? Personne ne sait vraiment ce que renfermera le DM P. « Un dossier médical personnel et partagé par qui ? », interroge le professeur Robin Dhote, dont les tests de logiciels médicaux ne constituent plus un secret. Selon lui, trois grands volets pourraient constituer le DMP. Le premier, la prescription des médicaments sera plutôt facile à informatiser. Le second, la prescription des examens complémentaires sera plus difficile à standardiser. Car la diversité des laboratoires, des disciplines, des typologies d'examens et des références est trop forte. Faudra-t-il, par exemple, stocker la totalité des résultats d'examens ? L'observation médicale constitue le troisième volet. « L'information est très variable d'un service à un autre. Je vois deux écueils : l'impossibilité de valider certaines données issues de divers intervenants, et celle d'homogénéiser les dossiers de certains services », analyse Robin Dhote. « A quoi et à qui servira le DMP ? Aux médecins ou aux caisses ? » .

Pour Yannick Motel, il n'est pas raisonnable de compter sur les multiples expérimentations régionales pour déployer le DMP national. Car les problématiques diffèrent. Emmanuel Briquet, directeur du département de l'informatique médicale du GH (Groupe hospitalier), du Havre, où une première solution DMP a été testée, déplore la situation actuelle « C ' est le flou artistique ! Nul ne peut dire aujourd'hui quel sera le futur organisme gestionnaire du DMP ? Paris ou la province ? Le gouvernement va-t-il adopter la solution d'un groupement d'intérêt public ou celle d'un partenariat privé-public ? »

Un partenariat PPP pour financer le DMP

Une nouvelle solution semble se profiler. La fédération Lessis et Syntec viennent de remettre aux pouvoirs publics une note sur un modèle économique de type PPP (Partenariat public-privé), qui permettrait de financer le projet DMP sur une quinzaine d'années sans faire appel à l'Etat. Des industriels privés et publics investiront à l'avance et seront rémunérés sur les services qu'ils fourniront. Encore faudra-t-il s'accorder sur ce type d'investissement... Les a priori négatifs et la perception que certains politiques et syndicats ont de ce dispositif pourraient freiner les décideurs. Mais tant que le contribuable et l'assuré social ne trinquent pas trop...

Reste le problème épineux de la confidentialité des données et de l'intérêt de certaines d'entre elles pour le DMP. Il ne faudrait pas que les dossiers patients réels tombe entre des mains douteuses. Enfin, la nouvelle maîtrise d'ouvrage, placée sous tutelle du ministère de la Santé, doit aussi remettre de l'ordre dans ce chantier. Les multitudes d'expérimentations locales ont donné naissance à diverses variétés de DMP qui risquent de finir à la poubelle, faute d'interopérabilité ou de conformité au nouveau cahier des charges.

(*) Cegedim et Thalès ; D3P (RSS, Microsoft, Medcost), FT, IBM, Capgemini, SNR ; inVita, Accenture, la Poste, 9Cegetel, Intra Call Center, Jet Multimedia, Sun ; Santeas (Atos, Unimdecine, HP, Strateos, Cerner) ; Siemens, Bull, EDS.

Germain Zimmerlé (hôpitaux universitaires de Strasbourg) : « adopter une démarche réellement industrielle »

« Dans un premier temps, les consortiums sélectionnés devaient prouver la faisabilité de leur démonstrateur sur la base de dossiers patients fictifs. Ensuite, ils proposeront les éléments constitutifs du DMP en conformité avec le cahier des charges et en respectant, entre autres, les règles de sécurité pour l'alimenter. Le but de chaque consortium est d'avoir collecté 5 000 dossiers patients réels lors de cette deuxième phase. Le CHU de Strasbourg, avec le centre hospitalier de Saverne et l'Union régionale des médecins libéraux d'Alsace (Urmla), est pressenti pour participer à cette phase pilote. Le CHU a déjà démarré un projet de partage de données médicales avec ces deux partenaires : il met à la disposition des médecins libéraux des données de patients hospitalisés, qu'ils pourront consulter et intégrer à leurs propres dossiers.

Pour cette première phase, il nous a été demandé de prévoir une charge de l'ordre de quarante jours/homme, à répartir entre les experts médicaux (pour les deux tiers) et les ingénieurs informatiques de la DSI (un tiers). Il faudra être capable de fournir et d'acheminer « les lettres de sortie » des patients et les comptes rendus opératoires au format Word. Pour réussir, il est essentiel que tous les acteurs, en particulier les éditeurs et les intégrateurs, adoptent une démarche réellement industrielle et un management de projet très rigoureux. Par le passé, trop de projets ont été mal gérés, et les mises au point de produits sont laborieuses. Reste à espérer que la dimension stratégique et politique du projet DMP tire tous ces acteurs vers une plus grande professionnalisation. »



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