D'ici à la fin 2005, les 70 000 postes de travail de la gendarmerie nationale seront équipés de la suite bureautique libre Open Office. Celle-ci a déjà été déployée sur 20 000 d'entre eux. A ce jour, il s'agit de la plus importante migration d'un produit propriétaire vers une solution libre entreprise par une administration française. « A l'origine, ce choix est évidemment économique » , précise le colonel Nicolas Géraud, chef du bureau de la conception et de la coordination à la sous-direction des télécommunications et de l'informatique de la gendarmerie nationale. Mais ce projet s'inscrit aussi dans une démarche globale grâce, notamment, à la mobilisation d'une équipe de huit personnes, réunies au sein du programme e-C@RE. Tout en enrichissant la palette de fonctions proposées aux utilisateurs, cette équipe, qui connaît parfaitement le métier du gendarme, a cherché à homogénéiser et à rationaliser le système d'information.
Les gains financiers prévus sont estimés à 2 millions d'euros par an. « Compte tenu des économies requises dans le cadre de la loi de finance, la gendarmerie est, comme les autres services de l'Etat, tenue de se montrer très rigoureuse sur ses dépenses » , précise le colonel Nicolas Géraud. Ainsi les 10 000 PC acquis fin 2004 sont arrivés avec Open Office préinstallé. Cela pour éviter de régler la licence MS Office, évaluée à 75 euros par poste. « Mais nous ne sommes pas dans une démarche anti-Microsoft, insiste le colonel Nicolas Géraud. Nous entretenons des liens avec des éditeurs, et nos bases centrales fonctionnent avec Oracle. Nous essayons simplement d'être pragmatiques. »
Mais, pour les gendarmes, les avantages ne se résument pas à des questions pécuniaires. Avec 70 000 postes pour 85 000 gendarmes, la gestion des licences logicielles devient vite un cauchemar. Problème qui disparaît avec une suite bureautique libre. « C'est aussi le plus sûr moyen de lutter contre la contrefaçon » , insiste le colonel Géraud.
Une palette d'outils banalisés
Le déploiement d'Open Office correspond également à un enrichissement fonctionnel. Auparavant, seuls quelques officiers supérieurs disposaient de l'ensemble des outils (traitement de texte, tableur et logiciel de présentation) de la suite MS Office. Les hommes de terrain se contentaient de Word, pour rédiger les procès-verbaux. En parallèle, face à la complexité et au nombre des procédures, quelques gendarmes passionnés d'informatique avaient, en ordre dispersé, développé sur leur temps libre des modèles pour piloter la saisie et en formaliser les différentes étapes. Il faut savoir qu'environ 300 fonctions très importantes balisent la rédaction des documents officiels. Et, dans la plupart des cas, une procédure implique de nombreuses phases imposées par le cadre juridique. L'oubli d'une seule d'entre elles suffit à invalider la procédure dans son ensemble.
Fruit du travail bénévole de passionnés, ces modèles écrits en Visual Basic ont été largement diffusés dans les unités de terrain, et couvrent 95 % des cas rencontrés. Mais, problème : chaque développeur a sa propre « clientèle » , et tout cela manque d'homogénéité. Avec Open Office installé en accès libre, tous les personnels disposent désormais de ces outils, aujourd'hui banalisés.
Unifier les développements locaux
Lancé en début 2004, le projet eC@RE consiste à regrouper ces personnels au sein d'une communauté de développeurs, afin qu'ils définissent un fonds documentaire unique, prenant en compte les dernières évolutions du code de procédure pénale (loi Perben II, procédures ADN, etc.). Ladite communauté, composée de huit membres, a donc mis à plat les différentes productions de façon à n'en retenir que le plus pertinent.
L'autre objectif du projet concerne l'automatisation de la transmission d'informations. Auparavant, le gendarme rédigeait son procès-verbal, puis saisissait un message spécifique à destination de la brigade de renseignements et d'investigation. Avec le nouveau système, la double saisie n'est plus nécessaire, le message étant généré à partir des informations du procès-verbal, puis transmis automatiquement aux autorités concernées.
Aujourd'hui, les développements réalisés en Visual Basic sont récupérés en l'état, grâce à des composants qui les appliquent à Open Office. Cette année, ces modèles seront redéveloppés en Java pour garantir leur portabilité dans l'hypothèse d'une migration future vers Linux. « Pour l'instant, les brigades stockent encore leurs données dans des bases Access, explique le colonel Géraud. C'est pourquoi, il est plus simple de conserver les modèles Visual Basic » A terme, tous les échanges s'effectueront en XML. « Nous avons appliqué au projet eC@RE les principes d'organisation des communautés open source, indique Anthony Milan, ingénieur d'études à la sous-direction des télécommunications et de l'informatique de la gendarmerie nationale. L'intérêt de ces modèles est qu'ils sont réalisés par des gendarmes qui connaissent très bien la réalité du terrain. C'est un véritable outil métier. Le couplage d'Open Office et des modèles simplifie grandement la diffusion de la suite. » Pour faciliter la prise en main d'Open Office, un système de support interne a été mis en place. Une quinzaine de personnes ont suivi une formation poussée auprès de prestataires extérieurs, tandis que 500 utilisateurs avancés vont recevoir une formation complète, en interne. Celle-ci consistera, entre autres, à maîtriser les outils de migration et de conversion, en particulier pour les macros Excel.
Reprise en main du système
La mise en place d'Open Office s'inscrit aussi dans une rationalisation du système d'information. L'intranet constituera bientôt l'interface standard d'accès à l'ensemble des applications pour 85 000 gendarmes, d'où des problèmes de sécurisation. « Nous ne pouvons nous permettre de voir se multiplier les applications au niveau local, indique le colonel Géraud. Nous avons donc mis en place un cadre de cohérence technique. » Toutes les nouvelles applications sont réalisées dans ce cadre, qui précise les méthodes et les outils acceptés. « Il s'agit surtout de produits open source, précise le colonel. Nous irons au bout du raisonnement. Demain, notre format standard, outre le PDF, sera celui d'Open Office. »
La gendarmerie n'envisage cependant pas de basculer vers Linux dans l'immédiat. Avec autant de postes, migrer en même temps vers une nouvelle suite bureautique et vers un nouveau système d'exploitation aurait posé des problèmes insurmontables, explique Anthony Milan. « Open Office est une étape nécessaire pour l'avenir. Sa prise en main ne requiert pas, pour l'utilisateur, une compétence aussi importante que celle nécessaire pour passer à Linux, précise-t-il. Mais nous parviendrons bientôt à un stade où le poste de travail deviendra totalement banalisé ; et dans ce cadre, le basculement du système d'exploitation sera plus facile. »
L'ensemble des micro-ordinateurs de la gendarmerie nationale devrait être équipé d'Open Office d'ici à la fin de cette année.
20 000 migrations en un moisToutes les nouvelles machines acquises sont dotées d'Open Office depuis la fin 2004.
2 millions d'euros par anC'est le montant des économies prévues par les responsables de la gendarmerie. Elles résultent à la fois de l'absence de coûts de licences et de la simplification de leur gestion.
8 personnes composent la communauté e-C@REPassionnés d'informatique, ces gendarmes décident des évolutions du fonds documentaire de modèles d'aide à la rédaction de procédures.
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