A fin de répondre aux demandes, parfois pressantes, des entreprises membres, et de s'aligner sur les pratiques des autres pays européens, l'Afnic a décidé, en janvier dernier, de procéder à la libéralisation des noms de domaine en.fr. Cette opération a débuté le 11 mai, et rencontré un franc succès, tant d'un point de vue technique que par le nombre de domaines attribués. Cette libéralisation n'est aujourd'hui que partielle, seules les personnes identifiables dans des bases de données en ligne étant concernées, et l'Afnic prépare actuellement une deuxième vague de libéralisation, qui concernera cette fois les particuliers. La campagne d'attribution des noms de domaine en.fr a donc débuté le 11 mai 2004 à 9 h. Les registrars , sociétés autorisées à vendre les noms de domaine, étaient dans les starting-blocks puisque, dès la première minute d'ouverture du service, les serveurs de l'Afnic ont reçu plus de douze mille messages de demandes.
49 700 nouveaux noms en une semaine
Et ce phénomène s'est poursuivi les jours et semaines suivants, jusqu'à un total de 231 300 messages. Toutes les demandes n'ont, bien évidemment, pu être satisfaites. Certains prestataires ont mis en place des robots chargés de l'envoi des demandes d'attribution de nom, malgré les consignes données par l'Afnic, entraînant la réception de plusieurs demandes pour un même nom de domaine. En outre, plusieurs registrars ont enregistré des demandes uniques de nom de domaine, mais ayant déjà été sollicitées par d'autres sociétés. L'Afnic ayant, à juste titre, choisi d'appliquer la politique du premier arrivé, premier servi, les retardataires n'ont pu obtenir satisfaction. Cette masse de doublon représente quand même 180 000 demandes. La part des refus immédiats, soit parce que le formulaire était incomplet ou mal saisi, soit parce que le nom de domaine demandé ne se conformait pas à la charte de nommage de l'Afnic, est négligeable. Pour Éric Lantonnet, directeur du registrar Namebay, « cette opération a été un vrai succès, avec une augmentation des demandes de noms de domaine de 129 % par rapport au mois précédent. Nous avons eu très peu de refus (environ 5 %), dus principalement à de mauvaises informations communiquées par nos clients » .
Tous les registrars interrogés confirment que les sociétés ont acheté des noms de domaine se rattachant directement à leurs services, produits et marques. « Les entreprises tendent à s'assurer le contrôle de leur capital identité, indique Éric Lantonnet. Mais il est impossible pour elles de déposer toutes les combinaisons possibles autour de leur nom. » Les variantes incluant des tirets, des articles ou multipliant les voyelles sont rares, pour ne pas dire inexistantes. Le registrar allemand 1&1 s'est quand même offert le nom de domaine 1and.fr, ce qui rendra service à tous ceux qui oublieront de saisir le second 1... Cette première semaine de libéralisation a permis d'attribuer 49 700 nouveaux noms en.fr. Et les demandes continuent d'arriver, même si le rythme s'est considérablement ralenti. Entre le 11 mai et le 1 er novembre 2004, l'Afnic a accordé 116 000 noms de domaine, ce qui porte le total à 320000.fr enregistrés.
La réception des demandes en mode asynchrone
Cette importante volumétrie, notamment le rush ressenti lors de la semaine du 11 mai, est la principale difficulté à laquelle était confrontée l'Afnic. Mais l'association avait anticipé l'afflux de messages, et mis en place un système original qui a donné toute satisfaction. Alors que, dans des conditions normales, la demande d'attribution s'effectue en temps réel, elle avait mis en place des procédures asynchrones. Les messages de demandes étaient stockés dans une file, avec un horodatage précis, dans l'attente de leur traitement séquentiel. Un premier examen a ensuite été opéré pour écarter les demandes redondantes, les erreurs de données ou les termes impropres. Un e-mail de confirmation d'attribution, ou, a contrario, d'information de refus, était envoyé aux demandeurs. Dans un second temps, que l'on pourrait dire de confirmation, l'Afnic s'est employée à valider que le demandeur pouvait effectivement être identifié dans les bases de données publiques telles que l'Insee ou l'Inpi. Aujourd'hui, elle a repris un régime de croisière avec une moyenne de quatre cents nouvelles demandes d'attribution par jour. Cette période d'accalmie permet à la fois de dresser le bilan de cette première vague et de préparer la seconde, dont le déroulement sera dévoilé en janvier prochain.
Cette seconde phase concernera, cette fois, l'attribution de noms de domaine aux personnes non identifiables à partir des bases de données en ligne habituellement utilisées par l'Afnic, autrement dit les particuliers. Et c'est là que se situe toute la difficulté de l'opération. En effet, l'objectif permanent de l'Afnic est de s'assurer, et donc de garantir, que le titulaire d'un nom de domaine est une entité, personne morale ou physique, identifiée. Mais, si une entreprise ou une association a une obligation de publicité, les particuliers n'en ont pas. Parfois même, ils ne souhaitent pas que des informations les concernant soient accessibles à tous, et, en particulier, à l'Afnic. « Nous n'avons pas de délégation de service public et, de ce fait, pas de légitimité à accéder à des informations personnelles » , indique Marine Chantreau, responsable communication de l'Afnic. Laisser l'association consulter des fichiers de données personnelles comme ceux que détiennent les services des impôts, la Sécurité sociale, voire des sociétés privées (opérateurs de téléphonie ou sociétés financières), présente un risque, aussi une réflexion a-t-elle été lancée avec des organismes proches de ces préoccupations, telle la Cnil, pour concilier au mieux le besoin d'informations et le respect de la vie privée. Aucune décision n'a encore été prise. L'Afnic continue à étudier plusieurs pistes, et à regarder ce qui se fait dans les autres pays.
Différentes pistes à l'étude
En Italie, par exemple, les demandeurs ont deux mois pour adresser au registre local une attestation qui confirme leur identité et le nom de domaine choisi. Cette approche permet à l'organisme de gestion de détenir une information, et de reporter la responsabilité de sa véracité sur l'émetteur. L'idée est de faire porter à l'attestataire la responsabilité éventuelle d'un faux document. Les Anglais, eux, demandent que le titulaire se connecte sur un serveur, et valide les informations le concernant : l'horodatage et l'adresse IP permettent de remonter jusqu'à lui en cas de besoin. Plus pragmatique, 1&1 refuse les demandes de.fr émanant de personnes ne résidant pas en France. Ces différentes pistes, encore à l'étude, ont été débattues lors du conseil d'administration du 19 novembre et doivent être annoncées début décembre.
L'un des avantages de la méthode italienne est de ne pas avoir à valider systématiquement toutes les déclarations, et d'autoriser les contrôles aléatoires. Si l'Afnic peine à prévoir le volume de noms de domaine qui sera engendré avec les particuliers, elle est prévoyante. « Nous pensons enregistrer entre quatre-vingt et cent mille nouveaux noms dans les six mois qui suivront l'ouverture aux particuliers, déclare Marine Chantreau. Nos serveurs sont largement dimensionnés pour absorber cette montée en charge. » Quant au nombre de demandes émises, aux doublons et aux demandes erronées ou irrecevables, aucune hypothèse n'est avancée. D'un point de vue technique, l'Afnic devrait remettre en place le système de file d'attente utilisé pour l'opération du 11 mai.
Même si l'opération de libéralisation n'est pas terminée, la première phase peut être considérée comme un succès. Exception faite du cas Nunenthal (lire l'encadré), il n'y a aucun cas litigieux ni aucune réclamation en suspens. Mais l'accroissement du nombre de noms de domaine enregistrés pourrait avoir une répercussion intéressante. L'Afnic, association soumise à la loi de 1901, ne peut réaliser de bénéfices. De fait, l'augmentation des recettes perçues permettra après validation du conseil d'administration de faire baisser le coût unitaire par nom de domaine. Le ministre délégué à la recherche, François d'Aubert, a d'ailleurs souhaité qu'il soit inférieur à 10 euros. En cas d'acceptation, reste à savoir si les registrars , qui sont, eux, des commerçants, réduiront leurs tarifs. Cela ne semble pas encore acquis, puisqu'ils opposent toujours volume et qualité. Cette comparaison est d'autant plus surprenante qu'ils mettent eux-mêmes en avant le très fort degré d'automatisation de leurs procédures, et que la délivrance de conseils est plutôt rare. « La majorité de nos clients commandent directement en ligne, sans appeler le service clients au préalable, note Patrick Chassany, p-dg d'Amen. Lorsque nos commerciaux ont un client au téléphone, ils peuvent le conseiller en veillant au respect du droit des marques. »
Aujourd'hui, alors que l'Afnic facture 14 euros, les prix publics vont de 13,99 euros à 200 euros. Les plus bas sont pratiqués par l'hébergeur allemand 1&1, qui veut être parmi les cinq premiers registrars de.fr et revendique 5 % des noms de domaine attribués à l'occasion de la libéralisation. Un succès encore loin de sa réussite en Allemagne (43 % des.de) ou en Angleterre (13 % des.uk). De son côté, l'hébergeur Lycos va jusqu'à offrir le nom de domaine avec ses offres d'hébergement ou de messagerie. En retard, car très réglementé, le marché français libéralisé aiguise bien des appétits...
Depuis le 11 mai 2004, il est relativement aisé pour une entreprise d'obtenir un nom de domaine se terminant par.fr.
La libéralisation se double d'une guerre des prix entre les sociétés autorisées à vendre ces noms de domaine. Le prix d'un.fr devrait bientôt passer sous la barre des 10 euros, contre 14 euros actuellement.
Une seconde phase de libéralisation, cette fois à destination des particuliers, interviendra au premier semestre 2005.
Représentant en France de la société européenne d'enregistrement de noms de domaine EuroDNS, Laurent Nunenthal a déposé sous son propre nom 4 465 noms de domaine en.fr. Estimant que certains de ces noms ne respectaient pas sa charte de nommage et portaient atteinte aux droits de tiers ( academiefrancaise.fr , aeroportdeparis.fr , allocationfamiliale.fr , yaahoo.fr , etc.), l'Afnic a pris le parti de bloquer l'ensemble de ces noms et d'en publier la liste sur son site, afin de permettre aux tiers de réagir. Le blocage des noms implique qu'ils ne sont plus publiés dans le DNS (système de noms de domaine) de l'Afnic, ni, donc, accessibles. Depuis le lancement de cette procédure exceptionnelle, l'Afnic a été contactée par quelques dizaines de personnes, qui ont pu rapidement devenir titulaires du nom de domaine à la place de Laurent Nunenthal et le remettre en service. Moins conciliants, Radio France, France Télévision et La centrale des particuliers ont saisi le tribunal de grande instance de Nanterre, qui a condamné EuroDNS à rétrocéder aux demandeurs les noms de domaine.fr en rapport avec leurs noms. Le 29 octobre 2004, EuroDNS a contre-attaqué en assignant l'Afnic en référé pour le blocage de ses 4 465 noms de domaine. Au final, cette affaire permet de poser deux questions : le typosquatting , pratique douteuse, est-il condamnable, ce à quoi l'Afnic a répondu « oui » ; et l'association a-t-elle eu raison de s'en prendre à un homme de paille ?
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