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Microsoft et Sun signent l'accord de raison

Francisco Villacampa avec Olivier Bibard , Décision Micro (n° 588), le 12/04/2004 à 00h00

L'événement est historique. Les frères ennemis de l'industrie informatique annoncent la signature d'un accord sur dix ans qui normalise leurs relations. À la clé, 1,95 milliard de dollars mis par Microsoft au crédit de Sun. Son PDG, Scott Mc Neally, coutumier des facéties contre la « bête de Redmond » , entre dans le rang. « Je ferai de mon mieux pour bien me comporter », a-t-il déclaré lors de la conférence de presse organisée à San Francisco le 2 avril. Côté vitrine, l'entente porte sur des accords croisés de licences en rapport avec des brevets (900 millions de dollars) et sur l'abandon de poursuites initiées par Sun au titre de pratiques anticoncurrentielles (700 millions de dollars). Sans omettre une avance concernant l'utilisation sous licence des technologies Java (350 millions de dollars). Pour Steve Ballmer, PDG de Microsoft, « rien, de rien, de rien, ne pouvait faire plus plaisir à nos clients », a-t-il tonné, durant cette conférence. De fait, grâce à cet accord, Microsoft achète le droit de livrer sa propre machine virtuelle Java MS-JVM, mais aussi celui de fournir une assistance technique. « Sans cela, nous aurions dû interrompre l'assistance en novembre 2004 », analyse Olivier Ezratty, directeur de la division développeurs et plates-formes chez Microsoft France. Grande absente, la machine virtuelle de Sun devra encore être téléchargée, ce qui ne réjouit pas les techniciens. « Cela rend difficile la certification d'applications Java sur des postes de travail Windows », ajoute Sami Jaber, consultant chez Valtech.

Interopérabilité à la clé

En matière de collaboration technique, Sun et Microsoft s'engagent à adopter les protocoles de bas niveau qui permettent au client de l'un de dialoguer avec les serveurs de l'autre, au travers du réseau IP. « Cet accord est une bonne nouvelle, se réjouit Bruno de Combiens, responsable produits de Borland France. Java et.NET vont être obligés de cohabiter dans les systèmes d'information, un pont que notre produit Janeva permet déjà d'établir. » Plus précisément, « la collaboration portera sur l'interopérabilité entre les annuaires, les serveurs de messagerie et les middleware », précise Olivier Ezratty. Côté avantages, « faire interopérer les annuaires est plus que nécessaire. Cela facilitera le travail du développeur qui n'aura à prendre en compte qu'un seul modèle de stockage », détaille Bruno de Combiens. Premier signe de cette avancée, le serveur d'identification Microsoft TrustBridge, qui est attendu en version bêta pour l'été 2004, sera compatible avec les standards de la Liberty Alliance, impulsés par Sun. Quant à celui-ci, s'il dispose déjà du serveur d'identification Sun Java System Identity Server, il ne gère pour l'heure que les spécifications de la Liberty Alliance et le dialecte SAML. Après cet accord, nul doute que Sun adoptera sous peu les standards de services web du consortium WS-I, codéveloppés par IBM, Microsoft et BEA, et dont Sun est d'ailleurs membre.

L'un gagne, l'autre restructure

Côté cour, Microsoft sort grand vainqueur de l'opération. « L'accord lui permet d'acquérir l'image d'une entreprise capable de faire amende honorable. Cela peut avoir pour effet de couper l'herbe sous le pied à la Commission européenne, qui examine actuellement un appel de Microsoft », commente Andy Butler, analyste du Gartner Group. Pour mémoire, l'Europe a condamné Microsoft, fin mars, à verser une amende de 497 millions d'euros, pour abus de position dominante. De plus, Microsoft s'offre de nouveaux débouchés, ses environnements étant dorénavant certifiés sur tous les serveurs de Sun de type x86. Sun devient de ce fait un fournisseur généraliste, avec toutefois deux ans de retard par rapport à IBM ou à HP. Mais plus que jamais, ses difficultés demeurent, ce qui explique qu'il accélère sa restructuration. Parallèlement à l'accord, Sun annonce en effet le quatrième plan de licenciement depuis octobre 2001, qui touchera 3 300 personnes dans le monde, soit environ 9 % des effectifs. Malgré des réserves en liquidités de 5,161 milliards de dollars au second trimestre 2004, les pertes de l'éditeur sont considérables, de l'ordre de 3,4 milliards de dollars en 2003. Pour l'exercice 2004, les prévisions s'annoncent moins mauvaises. Sun n'afficherait que 750 à 810 millions de dollars de pertes au troisième trimestre fiscal 2004, ce qui représente néanmoins 1,161 milliard de pertes cumulées depuis le début de l'exercice. Pour redresser la barre, Sun se doit de protéger le joyau du groupe, l'Unix Solaris qui concentre 44 % de son marché en valeur (Gartner Dataquest, 2002). De ce point de vue, « l'interopérabilité entre leurs produits constitue une bonne stratégie de contention contre l'environnement Linux, qu'aucun des deux éditeurs n'a intérêt à voir progresser sur le terrain des serveurs d'entreprise », commente Andy Butler. Mais la tâche la plus ardue échoit aujourd'hui à Jonathan Schwartz, promu président de Sun. « Il incarne la stratégie logicielle et x86 de Sun. Sa mission consiste notamment à imposer Sun comme un éditeur », conclut Andy Butler. Avec, pour tête de pont, la pile d'applications Java Enterprise System et l'offre de supervision N1. Le chantier complexe n'est pas insurmontable. On disait IBM mal en point en 1994. L'éléphant donne aujourd'hui l'exemple.

Analyse

Cet accord fait de Sun un vendeur généraliste. Sans disposer toutefois du périmètre de services et de la force de frappe de HP ou d'IBM. Pour résoudre sa crise, Sun doit réduire ses coûts et licencier. Quant à Java, très onéreux en R&D, l'éditeur devrait le rendre accessible en open source, suggère IBM. Malgré son discours, Sun n'a pas intérêt à voir Linux progresser s'il veut préserver Solaris, en attendant d'être crédible comme éditeur de logiciels.


Le réseau réagit...

« J'en reste bouche bée. L'importance des montants engagés me fait penser à un Yalta du monde informatique, destiné à conquérir de nouveaux marchés comme la Chine. »

Eynard de Crecy, d'Arès.

« L'interopérabilité entre les serveurs des deux éditeurs nous aiderait beaucoup à développer l'activité logicielle chez Sun. »

Catherine Rault, AR Systèmes.

« Cet accord n'est pas une surprise. Sun s'est déjà considérablement investi dans les environnements Windows, dont la certification a déjà été annoncée. »

Virginie Perrault, Spaceo.

« Microsoft se refait une virginité vis-à-vis de l'Union européenne. Quant à Sun, il avait intérêt à signer pour des motifs économiques. »

Un responsable chez SSTI.



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