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Que vous inspire la prévision de Gartner annonçant une réduction de moitié des entreprises informatiques dans les deux prochaines années ?
Jean Mounet, président : Je ne crois pas du tout à une réduction par deux du nombre des SSII dans les deux ans. Il y aura toujours de petites sociétés dynamiques, inventives, dans des technologies émergentes ou des marchés de niche, qui dameront le pion aux plus grandes. Pour autant, le phénomène de concentration va se poursuivre. Et ce à un rythme différent selon que l'on considère les éditeurs ou les SSII. Chez les éditeurs, les investissements en R&D sont très lourds et il faut les amortir sur un marché de masse. Les cinq premiers éditeurs, secteur par secteur - PGI, décisionnel, etc. -, concentrent entre 60 et 65 % du marché mondial. En SSII, il y a une part d'industrialisation, mais aussi de proximité. Le top 5 des SSII ne regroupe qu'entre 18 et 20 % du marché mondial. Cela dit, la concentration dans les services est inévitable. Elle connaît même une phase d'accélération, compte tenu de plusieurs facteurs : l'effet référencement - nos grands clients veulent parler à un nombre réduit de prestataires -, l'effet industrialisation et l'effet outsourcing, qui nécessite d'accéder à une certaine taille critique. Enfin, les SSII - cotées ou non - ont actuellement une valeur historiquement basse, alors que le marché donne quelques signes de reprise. C'est donc le bon moment pour « faire son marché ».
Quels sont, selon vous, les métiers appelés à disparaître ? Ceux qui vont progresser ?
JM : Nous sommes sur un marché de l'emploi intrinsèquement évolutif, compte tenu du renouvellement technologique permanent. Il y a dix ans, 90 % des grands projets reposaient sur du développement spécifique et 10 % sur l'intégration de progiciels. Aujourd'hui, les proportions sont inverses. Pour répondre à cette « progicialisation » » du marché, nous avons besoin d'informaticiens connaissant mieux le métier du client. Il nous faut plus de chefs de projet et de paramétreurs mais moins de codeurs. Pour autant, ce n'est pas la fin des codeurs. Le déploiement d'un grand PGI reste un monument de fonctionnalités qui exigent du codage sophistiqué.
La fonction informatique ne va-t-elle pas, à terme, se dissoudre dans les métiers ?
JM : Il y a une osmose réciproque entre l'informatique et les métiers. L'image de l'informaticien qui, du haut de sa tour d'ivoire, diffusait sa science a volé en éclats. Dans le tertiaire, l'Administration ou l'industrie, les utilisateurs ont atteint un niveau de compétence informatique sans commune mesure avec la période précédente. Inversement, les informaticiens acquièrent de plus en plus de compétences métier. Cela se traduit notamment par la création de commissions mixtes utilisateurs-DSI. Cette double compétence métier/informatique réclame un haut niveau d'adaptation. De plus en plus, les SSII recrutent des professionnels issus des métiers, qu'elles forment à l'informatique. Il y a dix ans, nous avions besoin de 90 % d'informaticiens « purs », contre peut-être 30 % aujourd'hui. Alain Donzeaud, président de la commission sociale : Avec l'essor de l'externalisation des processus métier (BPO), la gestion des grands processus de l'entreprise, comme la paie ou la comptabilité, revient à l'informatique. La prise en charge de grands process nécessite une vraie connaissance des métiers. Il reste aux informaticiens des terres de conquête formidables.
Quels sont les impacts sur le marché de l'emploi du décollage en France de l'infogérance ?
JM : L'infogérance s'inscrit dans un mouvement de fond. Celui-ci a démarré par la tierce maintenance applicative (TMA), rejointe, il y a un an ou deux, par d'autres formes d'externalisation, dont l'infogérance de production globale. Ce mouvement correspond presque à un contre-cycle. Quand l'économie n'est pas bonne, les entreprises ont tendance à accélérer leur infogérance. A la différence de l'assistance technique, qui, au contraire, s'avère souvent une solution pour pallier une pénurie d'informaticiens en période faste. Le recours à l'infogérance correspond au souhait des entreprises de se recentrer sur leur métier et de gagner en compétitivité, mais aussi de parvenir à une plus grande flexibilité. Il est plus facile de réduire ou d'augmenter son volume d'infogérance que ses propres effectifs. Une récente étude indiquait que, sur cent entreprises qui avaient infogéré, 85 % reconduisaient le contrat avec le même prestataire, 10 % repartaient avec un autre prestataire et les 5 % restants réinternalisaient. Pour autant, infogérer en désespoir de cause, faute de compétences internes ou de solution alternative, se révélerait une très mauvaise idée. Il est, en effet, important de garder une maîtrise d'ouvrage très solide sur les parties infogérées.
La multiplication des centres de développement mutualisé en province laisse-t-elle augurer une amélioration de l'emploi en régions ? Au détriment des Franciliens ?
JM : 59 % des informaticiens sont basés en Ile-de-France. Parvenir à une meilleure répartition du territoire s'avérerait une formidable contribution à l'équilibre national. Et je salue les initiatives de CGE&Y à Clermont-Ferrand, d'Unilog à Amiens, d'IBM à Belfort ou de Sopra à Rodez. En province, la qualité de vie et la stabilité de l'emploi sont bien supérieures. L'esprit dégagé, on travaille mieux à Rodez qu'à Paris. La grande terreur des salariés qui ont goûté à la province, c'est de devoir remonter à Paris. AD : Pour autant, toute mobilité doit s'accompagner de dispositifs sociaux importants, tels que la recherche d'emploi pour le conjoint. L'essentiel du gain instantané d'une implantation en province ne se situe pas dans les coûts salariaux, mais dans les frais d'infrastructure.
Les ingénieurs bac + 5 seront-ils surqualifiés pour ces centres industriels ? Assiste-t-on à une prolétarisation de certains métiers ?
AD : Non. Nous ne sommes pas dans une transformation radicale des compétences stricto sensu, mais dans un changement de mode d'organisation. L'ingénieur qui était basé chez le client assure désormais ses développements en centre. Du coup, le chef de projet doit manager à la fois des collaborateurs proches de lui physiquement et d'autres éloignés géographiquement. Ce qui implique une organisation bien plus industrielle. Mais, derrière, on reproduit les mêmes logiques en s'appuyant sur les mêmes compétences. JM : Je résumerais le sujet par industrialisation, mutualisation et localisation. Toute l'évolution de la profession est contenue dans ces trois mots. On ne peut faire de localisation hors du client sans une industrialisation très élaborée côté SSII, mais aussi côté client. C'est un préalable qui conditionne tout le reste. Enfin, sans mutualisation, vous ne pouvez pas réduire vos coûts. En conduisant plusieurs opérations en parallèle, vous arrivez à lisser l'activité entre baisses et montées de charge.
Exigera-t-on de tous les informaticiens la maîtrise des normes de qualité internationales, de type CMM ou Itil ?
JM : Nous suivons ces certifications qualité et nous les introduisons. Mais encore une fois, pour bien industrialiser, il faut être deux. Et le niveau de maturité dépend du secteur d'activité. Les grands industriels ont tendance à avoir une informatique bien industrialisée. A l'image de PSA ou de Renault, qui évoluent dans les processus PGI depuis quinze ans.
Comment stopper la désaffection actuelle des étudiants pour les filières scientifiques et techniques ?
Pierre Dellis, délégué général : Nous allons essayer de développer l'attrait du secteur chez les jeunes - en particulier chez les jeunes femmes. La profession s'est encore masculinisée. Il y a dix ans, 30 % de femmes optaient encore pour l'informatique. Aujourd'hui, elles sont moins de 15 %. Les étudiants qui viennent à l'informatique sont souvent des passionnés de jeux vidéo, peu populaires chez les filles. Le discours aussi doit changer. Il ne faut plus parler d'informatique sous le seul angle technique, mais en termes d'applications. Déjà, quand on demande aux étudiants pourquoi ils ont choisi cette filière, ils répondent qu'ils ont beaucoup plus de perspectives d'y embrasser les métiers de l'entreprise que dans la chimie, la mécanique ou l'électronique.
L'informatique reste-t-elle une voie à conseiller ?
JM : Trois fois oui. Je ne connais pas d'autre métier qui soit aussi varié et dynamique. En choisissant l'informatique, vous êtes sûr que votre poste évoluera au moins tous les trois ans par l'apport de nouvelles technologies ou de nouvelles compétences métier. Par ailleurs, c'est une fonction transverse, qui permet de toucher à tous les domaines de l'entreprise et prépare, si on le souhaite, à des fonctions plus centrales. A titre d'exemple, un nombre significatif de directeurs généraux de caisses régionales du Crédit agricole sont passés par l'informatique. AD : En dépit de la crise conjoncturelle que le secteur vient de traverser, on peut affirmer que les jeunes qui ont dix-huit ans aujourd'hui n'auront pas de problèmes d'emploi dans l'informatique dans les dix prochaines années.
Le secteur bénéficiera-t-il de l'effet papy-boom ?
AD : Pas directement. La moyenne d'âge est trop basse dans nos populations. En revanche, de façon indirecte, le choc démographique touchera fortement notre secteur, les administrations et les grandes entreprises venant puiser dans le même vivier de jeunes diplômés. JM : Je suis surpris par le nombre d'informaticiens, chez nos entreprises clientes, qui partiront à la retraite à partir de 2006. Cela aura un effet bénéfique pour l'emploi interne, mais aussi pour les SSII. En effet, il est peu probable que les entreprises remplacent les postes à raison de un pour un. Dans ce contexte, l'externalisation devrait s'accélérer.
Est-ce le prélude à un nouvel état de pénurie ?
JM : Parler de pénurie peut paraître paradoxal, alors que la gestion du sureffectif est en voie d'achèvement. Ceci dit, l'évolution de l'emploi peut éventuellement conduire à une pénurie dans les années 2006-2008. Il faudrait, pour cela, que l'effet papy-boom se conjugue à une reprise de l'activité - notre secteur est étroitement lié à la croissance économique - et que le phénomène offshore soit enfin maîtrisé.
En ce qui concerne justement l'offshore, la France peut-elle atteindre un degré de maturité comparable à celui des pays anglo-saxons ?
JM : Une fois encore, séparons bien SSII et éditeurs. La plupart des grands éditeurs mondiaux ont délocalisé une partie de leur activité de maintenance ou de développement. Dans le monde des SSII, en revanche, la part estimée des développements offshore en France est inférieure à 1 %. Si ce phénomène est aujourd'hui marginal, il ne peut que grossir. Les filiales des grandes multinationales américaines et anglaises sont pressées par leur maison mère de se tourner vers l'offshore. Par ailleurs, de grandes SSII étrangères - en particulier indiennes - commencent à démarcher nos clients en direct. Enfin, reste la question de la flexibilité. De plus en plus d'applications critiques exigent une couverture vingt-quatre heures sur vingt-quatre et sept jours sur sept. Or, monter un centre de secours en service continu en France relève du casse-tête social.
Quels pourraient être les freins à un recours massif à l'offshore ?
JM : Les entreprises évoquent couramment les différences de langue, de culture et de fuseaux horaires. L'aspect sécurité-confidentialité est, lui aussi, souvent évoqué. On assiste actuellement à une prise de conscience aux Etats-Unis en matière de risques de fuite, de copie ou de stabilité politique. Beaucoup d'entreprises américaines s'interrogent sur le devenir de leur informatique si l'Inde entre demain en guerre avec le Pakistan. A cela, il faut aussi ajouter les contraintes d'industrialisation. « Offshoriser » un grand projet nécessite une industrialisation très poussée de part et d'autre, reposant sur une maîtrise d'ouvrage très structurée. Enfin, l'aspect salaire est moins attractif en France. Les informaticiens américains comme anglais sont payés environ 50 % de plus que les Français. Ce qui rend l'externalisation d'autant plus intéressante. De fait, la localisation en province représente une très bonne alternative pour réduire les coûts sans les risques, les problèmes de décalage horaire ou de langue.
Faut-il légiférer pour atténuer les effets de la mondialisation ?
JM : Attention au protectionnisme aveugle. Qu'on le veuille ou non, la mondialisation existe. Elle constitue, pour les pays en voie de développement, une opportunité d'accélérer leur croissance. Veillons toutefois à ce que la législation française soit scrupuleusement appliquée. Il ne faudrait pas que, à l'image de ce que le textile a connu, des informaticiens viennent travailler en France dans des conditions de travail extrêmes, avec un simple visa de tourisme.
L'Etat doit-il voler au secours de la profession, comme il l'a fait pour les jeux vidéo ?
JM : Certainement pas. Chaque fois qu'il le fait, cela ne marche pas. On l'a vu pour le charbonnage ou le textile. L'Etat a, en revanche, un rôle à jouer. L'e-Administration peut ainsi avoir un effet d'exemplarité et d'entraînement. Plus les services seront décentralisés, et plus les ménages et les PME seront incités à s'informatiser. L'Etat peut également favoriser la recherche et valoriser la filière informatique au sein de l'Education nationale. Enfin, il peut sensibiliser nos concitoyens aux bienfaits des NTIC. A l'image de la campagne de communication actuelle, « Internet d'utilité publique ». AD : L'Etat devrait avoir un rôle à jouer sur l'attrait de la France en matière d'emploi. Il est de bon ton aujourd'hui de ne plus dire que les 35 heures sont une aberration. Il n'empêche que, du point de vue d'une société de services, cela le reste. Au-delà du surcoût économique, l'évolution des mentalités est préjudiciable à nos métiers en dévalorisant le travail.
Comment rendre le marché de l'emploi plus fluide ?
AD : Dans un document de position officialisé en décembre, la branche Etudes, conseil, informatique et ingénierie, représentée notamment par la fédération Syntec, propose le recours au contrat de mission. Contrairement à ce qui a été écrit dans la presse, il ne s'agit pas de remettre en cause le CDI, forme habituelle du contrat de travail dans les SSII. Créer des « intermittents de l'informatique » serait totalement contraire aux intérêts de la profession. Ce contrat de mission doit, en revanche, offrir une plus grande marge de manoeuvre à nos entreprises dans des périodes de redémarrage. Aujourd'hui, dans un certain nombre de cas, des SSII pourraient recruter. Or, elles ne le font pas. Elles ne veulent pas prendre le risque du CDI par crainte de retomber dans le licenciement individuel, voire le plan social. Pour autant, le recours au contrat de mission doit rester exceptionnel. Par exemple, 1 % seulement des contrats pourraient être de ce type. Il s'agit également de l'assortir de contreparties afin d'éviter l'effet de précarité que tout le monde redoute. Enfin, il ne faut pas détacher le contrat de mission du reste du document de position, qui forme un tout. Nous proposons une série d'actions pour assurer la valorisation des compétences et l'attrait de la branche. Syntec étudie aussi des mesures autour de la préretraite, de la prévoyance ou de l'aide à la création d'entreprise (essaimage).
Quel est le calendrier des négociations avec les syndicats ?
AD : Le document de position a été envoyé à nos partenaires sociaux le 5 décembre. Et il a fait l'objet d'une présentation en commission paritaire de la convention collective le 15 décembre. Il s'agit maintenant de se mettre d'accord sur le plan de travail, puis de négocier les sujets un par un.
Quels sont les prochains chantiers qui pourraient permettre de mieux garantir l'employabilité des informaticiens ?
AD : Sommes-nous capables d'accompagner les profondes évolutions de compétences de notre secteur ? C'est la vraie question pour les cinq à dix ans à venir. Aujourd'hui, quelles que soient son entreprise et sa fonction, nul ne peut plus imaginer faire le même métier toute sa vie. Et le phénomène va s'accélérer. Pour anticiper ces bouleversements, Syntec, à travers le document de position, a accompli un travail très important sur la formation et la valorisation des compétences. D'abord, nous allons signer une convention de coopération avec la Direction de l'enseignement supérieur de l'Education nationale. Cela en vue de monter un observatoire commun au niveau de la filière informatique sur l'évolution des compétences et des formations initiales. Ensuite, Syntec informatique est, depuis le 1er janvier 2004, collecteur de la taxe d'apprentissage. Ce qui nous permettra d'orienter celle-ci vers les formations initiales qui nous intéressent. Nous allons aussi introduire l'apprentissage dans notre secteur. Enfin, un grand chantier a été engagé sur la formation continue. Il s'agit notamment de s'entendre sur les certifications de qualité professionnelle (CQP) ou sur ce que doit recouvrir la valorisation des acquis de l'expérience (VAE) ? L'Observatoire paritaire des métiers de l'informatique et de l'ingénierie (l'Opiiec) doit nous y aider.
Les informaticiens ne doivent-ils pas bénéficier d'un nombre d'heures de formation continue supérieur aux 20 heures par an prévues par l'accord Fillon ?
AD : Le plan de travail inclut aussi la nécessaire adaptation à la branche des dispositifs du droit individuel à la formation (DIF). Nous estimons que, pour notre secteur, environ 5 % de la masse salariale est consacrée à la formation. Un salarié passe ainsi entre cinq et sept jours de formation par an, bien plus que les 20 heures introduites par la loi Fillon. Syntec informatique est en train de bâtir des outils pour le mesurer plus précisément.
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