
La chaîne logistique est comme la corde d'un arc. Tendue correctement, elle permet à l'entreprise d'atteindre sa cible : réduction des coûts et des délais, accroissement de la flexibilité, amélioration de la satisfaction du client, et, au final, augmentation des parts de marché, puisque les produits sont disponibles à meilleur prix et au bon moment, grâce à une meilleure gestion des approvisionnements. Le salon Progilog qui s'est tenu à Paris, en novembre dernier, a été l'occasion de présenter des projets récents menés dans ce domaine.
Le groupe automobile PSA Peugeot Citroën s'appuie sur les magasins et les sites avancés de ses fournisseurs (SAF), qui regroupent jusqu'à une dizaine d'équipementiers. Situés à proximité des usines de PSA, les SAF acceptent la modification d'une commande de pièces détachées jusqu'à cinquante-cinq minutes avant sa livraison, alors même que le véhicule est déjà dans la chaîne de montage. L'américain McDonald's pilote de façon centralisée, pays par pays, les approvisionnements de ses restaurants. Le groupe de spiritueux Rémy Cointreau (cognacs Rémy Martin, champagnes Heidsieck...) renforce sa connaissance des ventes, afin de planifier sa production. Ces entreprises ont déployé les outils ad hoc pour capter les informations (par exemple, le niveau des stocks ou les ventes), gérer leurs entrepôts, anticiper les ventes et la demande, et planifier la production, le tout animé par une bonne dose d'expertise métier.
Il s'agit de démarches stratégiques pour les entreprises. Il y a un an et demi, il n'existait pas de prévisions formalisées des ventes chez le groupe Bel, leader du fromage en portions (Vache qui rit, Babybel, Bonbel...). L'outil de travail était le tableur Excel, sans suivi de la qualité des prévisions. Côté planification, chaque entité métier passait ses commandes à son idée et il n'y avait pas de vision complète des stocks.
« Une planification globale était une question de survie, à l'heure où nous entendions nous internationaliser », résume Ludovic Flateau, chef de département à la direction logistique de Bel. Un outil de pilotage global a été retenu, celui de Manugistics, afin d'optimiser l'usage de l'outil industriel (vingt-trois fromageries), de réduire le stock et de fiabiliser les prévisions. Le module APS (Advanced planning and scheduling) prend en compte la date de péremption des produits, et synchronise la planification des productions multisites pour les deux cent cinquante mille tonnes livrées par Bel.
Une diminution des stocks, des volumes mieux lissés, et moins de perturbations
Une autre situation : celle de LR Services, le partenaire logistique de McDonald's. LR Services achète les produits, prépare les commandes, et gère le stock du millier de restaurants de McDonald's en France (300 000 tonnes livrées). Les caisses enregistreuses des restaurants ont été uniformisées, afin de standardiser les remontées des ventes quotidiennes. Six cent trente points de vente ont été mis à niveau, et le déploiement prendra fin en mars 2004. En central, un progiciel de supply chain management (SCM) apporte ses fonctions de prévision de la demande. Sur les plates-formes de LR Services tourne le progiciel de WMS (Warehouse management system) , Reflex, de Hardis. LR Services propose les réapprovisionnements aux points de vente. « Ceux-ci restent libres de ce qu'ils commandent réellement, détaille Olivier Chasseloup, directeur supply chain de LR Services. À nous de leur montrer qu'ils auront eu tort de ne pas suivre les préconisations du système. » Premier bilan : une diminution des stocks, des volumes mieux lissés, et 30 % de perturbations en moins. Dans le cas du groupe Rémy Cointreau, tout est parti du fait que « nous ne pouvions pas donner de date de disponibilité fiable lors d'une commande », déclare Jean-Claude Ferreira, directeur de la chaîne logistique, et le pilotage des stocks de produits finis était coûteux. Comme il était particulièrement difficile de savoir ce qui se passait aux États Unis, il a été décidé de capter les informations le plus en aval possible, au niveau de la centaine de distributeurs américains et des sorties de vente de leurs entrepôts, afin de calculer les plans prévisionnels des usines. Ont été déployés, côté service client, l'ERP de J. D. Edwards, et, côté SCM, le produit de Manugistics pour ses fonctions d'APS. Les informations sont remontées tous les mois, ce qui a amélioré la fiabilité des prévisions, désormais supérieure à 80 %. L'objectif suivant est de passer de vingt-cinq jours de délai de livraison à dix jours, d'ici à deux ou trois ans.
L'EDI reste l'épine dorsale de ces nouveaux réseaux
Force est alors de constater que ces reprises en main de la chaîne logistique s'arcboutent fréquemment sur des infrastructures EDI. « Nous nous appuyons sur une solution normalisée et robuste, l'EDI », précise Jean-François Vigneron, directeur marketing et innovation de Gefco, filiale logistique de PSA chargée d'acheminer les pièces depuis les SAF. Un hub, TradeXpress, d'Illicom, achemine les messages vers les équipementiers et PSA. « Les traducteurs sont éprouvés, et l'on est sûr que les messages arrivent », ajoute-t-il. Même écho chez LR Services : « Nos cent quatre-vingts fournisseurs accèdent ainsi aux informations directement depuis leurs ERP », décrit Olivier Chasse-loup, qui utilise un réseau Atlas 400. Rémy Cointreau a, lui aussi, recours à Illicom et à son hub TradeXpress pour raccorder ses partenaires. « Le déploiement devait être rapide, rappelle Gilles Pougnet, DSI de Rémy Cointreau, dont la solution de SCM a été installée de septembre 2002 à juin 2003. Nous avons externalisé les flux auprès d'Illicom pour nous affranchir des problèmes de transformation des formats de messages et de surveillance. » Mais, si les messages échangés sont de l'Edifact, le canal emprunté est un tunnel VPN sur internet. XML a été écarté, car le domaine ne semblait pas assez mûr.
Obtenir une meilleure supervision
« Internet aurait pu être utilisé pour les restaurants » , relève Olivier Chasseloup, mais il rappelle que le projet a été lancé il y a deux ans. Face à la montée en puissance du commerce électronique, les entreprises recherchent toutefois des infrastructures de communication plus flexibles. C'est le cas chez GCA Trans, un transporteur spécialisé dans le domaine de la chimie et dans la logistique automobile, qui possède une flotte de quatre cents camions. « Chaque flux EDI utilise un format d'échange particulier, et fait l'objet d'un traitement par une application spécifique », témoignait Jérôme Burriez, le DSI, lors du Forum Integration XML Web Services. Le transporteur a centralisé ces échanges, afin de mutualiser et accélérer les développements et d'obtenir une meilleure supervision. Autre objectif : simplifier les schémas de flux et unifier les applications autour d'un seul bus de communication. « La réactivité du système d'information est un élément critique de la compétitivité du monde du transport», souligne Jérôme Burriez. GCA Trans a retenu BizTalk Server 2002, l'EAI poids léger de Microsoft, pour constituer rapidement une passerelle de conversion de protocoles de communication entre ses systèmes, qui exploitent XML comme format pivot, et ceux de ses donneurs d'ordres. « Nous nous adaptons à ce que veulent nos clients », reprend Jérôme Burriez. Sont ainsi acceptés les formats EDI, les fichiers plats, et même ChemXML, le format du secteur de la chimie, employé sur la place de marché Elemica, à laquelle GCA Trans devrait se raccorder. « Nos équipes doivent seulement maîtriser XML », se félicite Jérôme Burriez. La passerelle BizTalk récupère également les informations de géolocalisation par GPS des chargements, et les indications de livraison, transmises par GPRS depuis les camions. Le tout sert à informer les clients via le web. Cette émergence de nouveaux services de tracking disqualifie l'EDI. Ainsi, chez UPS, spécialiste du fret express, on recourt à XML et HTTP. « L'EDI est inadapté au suivi des colis, analyse Maxime Grimprel, responsable e-commerce d'UPS France, nous utilisons donc du XML, et offrons un accès XML et HTTP sur nos serveurs web pour renseigner nos clients. » Les informations fournies concernent l'état d'avancement du traitement d'un colis : origine (enlèvement), transit (plates-formes intermédiaires), livraison, exception (client absent ou colis refusé).
Renseigner les clients sur l'arrivée des colis
Les entreprises peuvent interfacer leurs applications internes sur ces systèmes de tracking et de calcul de délai de livraison, et renseigner ainsi leurs propres clients sur l'arrivée de leurs colis. « Soixante mille de nos clients ont pris la licence correspondant à ces API XML », termine Maxime Grimprel.
Ces dorsales XML se diffusent plus fortement dans les entreprises du secteur de l'électronique. Le constructeur Cisco Systems en est un fervent partisan. Il a retenu le cadre d'échanges commerciaux RosettaNet, et incite ses partenaires à l'adopter, en facturant ses équipements moins chers, si un client transmet ses commandes via ce canal. Conséquence, en janvier 2003, l'opérateur Equant a opté pour RosettaNet afin d'accélérer ses processus d'achats de routeurs. Une plate-forme d'intégration WebMethods le raccorde à Cisco. Deux processus commerciaux PIP (Partner interface process) sont en place : la prise de commande (PIP 3A4) et la notification de l'état d'avancement de la commande (PIP 3A6).
Les services web, une ouverture encore peu utilisée
Pour ouvrir son système d'information sur internet, une autre alternative existe : les services web. Une voie que suit le suédois Sandvik, spécialiste mondial de l'acier pour la coupe, le forage et l'outillage, et présent dans cent trente pays. Il a opté pour les services web, tant sur son intranet que pour le B to B. Quatre services web sont ainsi offerts à ses partenaires : disponibilité des stocks, prix, enregistrement de la commande, et accusé de réception. Ils respectent les standards WSDL et Soap, et un référencement au sein d'un annuaire UDDI. « Ils sont utilisés par un constructeur automobile en Suède , précise Philippe Lefaucheux, responsable du service informatique, mais cette approche se développe très lentement. » Cependant, Sandvik désire l'étendre, notamment vers la facturation, et la diffuser le plus possible. Les services web sont développés sur la base d'une plate-forme BizTalk Server. Sur l'intranet, les différentes filiales du groupe exploitent une trentaine de services basés sur XML et HTTP. Pour traiter ces flux XML, Sandvik France a retenu le middleware EntireX, de Software AG, qui assure l'interface avec son informatique interne.
Cependant, XML n'est pas la panacée. Frank Lacroix, responsable EAI de Carrefour en Belgique, prévient : « XML ne convient pas aux échanges lourds. » Lors des remontées quotidiennes des tickets de caisse depuis les supermarchés ou des descentes de prix vers les magasins, certains fichiers atteignent 1 Go. « L'analyse de gros messages XML prend trop de temps, poursuit-il, De plus, nous avons des pics de huit mille transactions par seconde sur nos infrastructures EAI internes. Un traitement de message XML consommerait trop de ressources à l'heure où 10 Mo représentent un petit message chez Carrefour. » En revanche, les volumétries sont moins importantes en B to B. « XML amène l'universalité entre les sociétés » , note Frank Lacroix. Carrefour a entamé une migration vers le web-EDI, c'est-à-dire de l'EDI encapsulé dans un mode de transport AS2 sur internet.
Savoir jouer de toutes les possibilités
Le distributeur vient de retenir SeeBeyond comme base EAI sous-tendant le réseau mondial de carrefour.net . Tous les réseaux EDI existants, en particulier sa plate-forme TradeXpress Enterprise, d'Illicom, devraient migrer vers SeeBeyond. La nouvelle solution devrait ainsi porter les échanges B to B, en particulier vers GNX (GlobalNetXchange), la place de marché de Carrefour.
Les protocoles retenus devraient être le web-EDI, le XML, dans un standard proche de ebXML, ainsi que des accès via les services web. Et Frank Lacroix de conclure : « Il n'y a pas de recette universelle. Il faut savoir jouer de toutes les possibilités. »
Les outils de WMS (Warehouse management system) facilitent une bonne rotation des stocks. Sur une plate-forme logistique, un outil de WMS prend en charge la réception des marchandises, leur entreposage, leur inventaire, et leur récupération et conditionnement (par lots, par pièces, etc.) pour les distribuer. Dans les SAF, Gefco utilise Exceed, d'EXE Technologies. Cet outil WMS gère deux mille ordres par jour, avec un temps de réquisition de 55 min. Il prépare le picking des pièces dans l'ordre des chaînes de montage, les étiquettes à partir des nomenclatures, remplit les chariots, etc. Si une pièce est absente, il doit en prévoir le renvoi, la voiture repassant sur la chaîne. « Le recours au réseau sans fil est permanent », souligne Jean-François Vigneron, de Gefco.
Afin d'assurer un taux de service maximal et de lutter contre les ruptures de stock en magasins, l'entreprise ouvre sa chaîne logistique à ses clients. Cette démarche collaborative débute par le GPA* (gestion partagée des
approvisionnements) et va jusqu'au CPFR
(Collaborative planning, forecasting and replenishment)
. La société Solinest, intermédiaire entre les industriels (Ricola, Tetley, Fisherman's Friend...) et la distribution (Auchan,
Carrefour...), partage le calcul des réapprovisionnements avec les distributeurs, via l'outil de GPA EWR5, d'Influe.
« EWR5 propose un réassortiment à valider par le distributeur »,
explique Roland
Leitner, responsable de la chaîne logistique chez Solinest. Ce dernier a aussi mis en place une prévision de la demande, avec n.SKEP Demand Planning, de Dynasis. Il communique ainsi un planning aux industriels, à partir d'une idée de promotion
acceptée par le distributeur. L'étape ultime est le CPFR.
« Sur les promotions, les
informations sont partagées entre Solinest et le distributeur, qui s'engage sur des commandes, huit à douze semaines à
l'avance »
, poursuit Roland Leitner. Pour cela, un développement est en cours avec Influe. Un
workflow
règle les interventions de chacun (industriel, distributeur). En 2004, Rémy Cointreau, comme le groupe
Bel, testera le module collaboratif de Manugistics.
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* En anglais : VMI
(Vendor managed inventory)
La grande distribution pousse à la migration vers AS2, l'EDI sur internet. Ce que confirme Patrice Costa, responsable des systèmes d'information logistiques de Kraft Foods : « Nous devrions basculer des RVA (réseaux à valeur ajoutée) EDI à de l'EDI sur internet. » Kraft Foods utilise un traducteur EDI de la société Influe pour traiter ces messages, qu'ils proviennent d'un RVA, comme Allegro avec Auchan, ou de la messagerie X400, UAFI, propre à Carrefour. Cette migration impacte la sécurité : « Avec un RVA, les messages sont stockés dans des boîtes aux lettres, explique Patrice Costa. Avec AS2, il s'agit de flux internet. Il faut donc mettre en place les mécanismes ad hoc, pour sécuriser les messages. » D'aucuns critiquent cette évolution : « Cela coûtera moins cher à la grande distribution, mais pas à nous, qui devons mettre en place un nouveau système et toujours supporter l'ancien ! » déplore, un fournisseur anonyme. Pour Frank Lacroix, responsable EAI de Carrefour : « À la fin de 2004, la quasi-totalité des échanges de Carrefour avec ses fournisseurs sera de type AS2. »
Ouverte depuis deux mois, la plate-forme Gefconet, de Gefco, permet au logisticien de se reconfigurer rapidement face aux aléas. « Par exemple, si un navire a du retard pour relier notre plate-forme du Havre à celle du Brésil, lors du transfert de containers de pièces détachées », illustre Jean-François Vigneron. Cette solution de SCEM (Supply chain event management) modélise les événements qui risquent de perturber la chaîne logistique. Ainsi, une alerte se déclenche si aucune notification de livraison ne remonte, alors qu'un transport entre Lille et Marseille devrait être achevé ; de même, si un bateau devait arriver à une heure donnée, et que rien ne s'est passé. Le back- office replanifie alors les opérations. La plate-forme de SCEM est issue d'un partenariat avec l'éditeur Forum Trafic. Accessible par internet, elle est raccordée avec les systèmes de Gefco (via MQSeries), et avec l'informatique du premier client, Peugeot Citroën (en EDI). Le back-office de Gefco exploite les progiciels WMS, d'EXE Technologies, et TMS (Transportation management system) , de Finmatica.
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