Après avoir vu se déchirer les géants des progiciels de gestion intégrés (PGI), les éditeurs de solutions décisionnelles ont choisi le milieu de l'été pour amorcer un grand mouvement de concentration. Les prédateurs ? Business Objects (BO) et Hyperion. Les proies ? Crystal Decisions et Brio Software. L'enjeu : des technologies de diffusion massive de rapports, dites de reporting d'entreprise.
Pour la majorité des éditeurs spécialistes, il s'agit de la dernière brique fonctionnelle manquante. Et, surtout, attractive financièrement : en 2006, IDC estime que la vente de logiciels de requêtage et de reporting devrait représenter plus d'un tiers du chiffre d'affaires du marché décisionnel (9,5 milliards de dollars). Et ce avec un taux de progression annuel depuis 2001 de 15 % - supérieur à celui du datamining et à l'Olap.
Le succès des opérations dépend du respect des technologies
La bataille avait déjà commencé depuis le début de l'année, mais de façon plus souterraine. En février, Microsoft avait annoncé SQL Server 2000 Reporting Services (voir 01 Informatique n°1712), alors qu'il embarque depuis longtemps Crystal Reports. C'est ensuite SAS Institute qui a présenté son propre outil de reporting. Et, le 15 juillet, Cognos vient à son tour apporter sa pomme de discorde en annonçant ReportingNet pour le 9 septembre. Mais c'est la prise de contrôle, le 18 juillet, de Crystal Decisions par Business Objects pour plus de 800 millions de dollars qui a fait l'effet d'une bombe. Current Analysis estime que l'acquisition est bénéfique tant d'un point de vue technologique qu'économique : Business Objects est le premier éditeur dans le requêtage ad hoc et les applications analytiques, alors que Crystal est un géant du reporting de masse.
Le succès de l'opération dépendra en grande partie, outre des aspects humains, du respect du mode de distribution - particulièrement l'OEM - de Crystal et de l'intégration technique. « Nos deux gammes sont encore suffisamment disjointes pour que l'on ne puisse pas parler de recouvrement », oppose Hervé Couturier, vice-président en charge du développement produits chez Business Objects. La perte d'indépendance de Crystal a eu des répercussions chez les concurrents de BO.
Obligeant par exemple Hyperion, qui embarquait en OEM lesdites technologies depuis plus d'un an, à revoir sa stratégie. Le 23 juillet, Hyperion achète un éditeur dont tout le monde prédisait la disparition à moyen terme : Brio Software. « Il ne s'agit pas d'un mouvement défensif, tient à préciser John Kopke, directeur technique d'Hyperion. Nous sommes partenaires technologiques depuis 1996 et avons suivi de près la façon dont ils ont réarchitecturé leurs produits. »
Cette acquisition a un premier gros avantage : sauver les investissements consentis par les utilisateurs de Brio. Mais elle apporte surtout à Hyperion des outils entrant dans sa stratégie de BPM - tableaux de bord et construction de métriques - et fait entrer l'éditeur en concurrence directe avec les grands de la business intelligence, les inévitables SAS, BO et Cognos.
Des fusions qui aiguisent l'appétit des plus petits
Un petit regret cependant pour les analystes : que Business Objects et Hyperion n'aient pas profité de l'occasion pour s'allier contre Cognos ; Hyperion assurant la compétition dans le secteur des finances, et BO dans le décisionnel pur. Selon AMR Research, il est peu probable qu'Hyperion se serve de Brio pour aller se battre directement contre BO et Cognos. Ses nouveaux actifs technologiques devraient surtout contribuer à étoffer sa gamme d'outils financiers.
Le trouble ainsi mis dans le secteur du décisionnel équivaut, en tout cas, à celui provoqué par le billard à trois bandes entre Peoplesoft, JD Edwards et Oracle au début de l'été. Et comme Oracle, certains effrontés tentent de profiter de la confusion pour attirer à eux les clients de leurs rivaux. Ainsi, depuis le 28 juillet, les utilisateurs de BO, Crystal et Brio se voient-ils proposer des financements particuliers de la part d'Actuate. Celui-ci ne fait pas que jouer au vautour. Il a également profité de l'été pour mettre la main, le 29 juillet, sur Nimble Technologies.
Certes, il ne s'agit que d'une start up n'ayant qu'une poignée de clients. Mais cette petite société permet à Actuate de s'avancer plus avant dans le secteur de l'intégration des données d'entreprise (Enterprise Information Integration ou EII). Sa technologie réunit et présente toutes les informations de l'entreprise dans un format pivot - en l'occurrence, XML. Ce domaine semble juteux, comme tendrait à le prouver la présence d'IBM (Information Integrator) et de BEA (Liquid Data).
Reste qu'Actuate semble un gibier enviable pour qui voudrait récupérer des technologies de reporting et de nombreux clients. « Nous sommes peut-être une proie, mais nous ne sommes pas encore dévorés », plaisante Alain Darmon, directeur technique Europe d'Actuate. Heureusement pour cet éditeur, les derniers candidats naturels se raréfient. Ainsi Microstrategy devrait-il bientôt présen-ter son outil de reporting. « Nous avons préféré le développer nous-mêmes, dévoile Eric Guigné, directeur général France de Microstrategy. Cela ne nous a coûté que quelques millions de dollars, et il sera parfaitement intégré. »
Des suites décisionnelles quasi complètes
Les grandes concentrations dans ce domaine semblent donc terminées. Demeurent quelques « trous » dans les suites décisionnelles, mais les éditeurs ne semblent pas pressés de les combler. Pourtant, « l'enjeu du décisionnel est de faire en sorte que les données soient pérennes. Il se situe donc autour des outils d'ETL et des référentiels de métadonnées », assène Patrick Bensabat, PDG de Business & Décision. « Certains gros clients aimeraient que nous leur fournissions du datamining, rapporte Hervé Couturier. Mais ce n'est pas encore très net. » Chez Actuate, on est d'avis que le datamining est un marché différent, avec des produits pour spécialistes. « Nous ne voulons pas non plus acheter un outil d'ETL. Nous préférons nous allier à ceux qui suivent les standards », lance de son côté Alain Darmon.
La menace, pour les petits spécialistes du décisionnel, pourrait venir des éditeurs de PGI. Pour l'instant, les manoeuvres dans ce sens sont rares : le fait le plus marquant a été le rachat de Comshare par Geac en juin. D'autant que, pour certains, de grosses acquisitions sont exclues. « SAP n'a pas vocation à faire de tels achats, affirme Jean-Michel Franco, directeur marketing France. Nous préférons acquérir du savoir-faire plutôt que des parts de marché. » Dernier remue-ménage en date, la prise de contrôle du Britannique Numbercraft, spécialisé dans des applications analytiques verticalisées par Lawson. « Numbercraft n'a rien à voir avec les autres fournisseurs de solutions décisionnelles comme BO ou Microstrategy. Ces éditeurs construisent les technologies, puis s'occupent des problèmes liés aux utilisateurs », précise Carol Mackenzie, directrice du marché vertical de la vente au détail chez Lawson.
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