Andrée Muller , 01 Informatique (n° 1732/1733), le 11/08/2003 à 07h00
Denis Ettighoffer , président d'Eurotechnopolis Institut :
Auteur de deux ouvrages (*) de référence sur les nouveaux modes d'organisation nés des changements amenés par les technologies de l'information dans les entreprises, Denis Ettighoffer défend l'idée d'une nécessaire « e-fertilisation » des compétences humaines. Ce concept renvoie à la nécessité pour les entreprises d'utiliser les réseaux informatiques d'une façon différente, leur permettant de passer de l'organisation des données à celle des réseaux humains. Elles doivent pour cela remettre l'homme au centre des réseaux informatiques.
Qu'entendez-vous précisément par « e-fertilisation » ?
Ce sont les opportunités nouvelles qui s'ouvrent aujourd'hui aux entreprises d'entrer en contact avec d'autres personnes, d'autres organisations ou d'autres clients. Mais elles doivent pour cela offrir la possibilité à tous leurs collaborateurs de tisser des liens privilégiés avec les communautés professionnelles les plus nombreuses et les plus diverses. La création de cette chaîne de valeurs ajoutées conjuguées est indissociable du travail en groupe et en réseau. Elle repose sur l'importance grandissante du facteur humain dans les processus d'innovation. Cette utilisation des réseaux électroniques comme facilitateur des échanges humains est un véritable défi pour les entreprises et leurs responsables informatiques.
En quoi cet usage est-il si nouveau ?
Les réseaux informatiques ont jusqu'à présent servi, au mieux, à automatiser les processus cognitifs. Il faudrait aujourd'hui qu'ils renforcent le désir des individus de collaborer entre eux. L'entreprise est devenue relationnelle. Les technologies de l'information doivent l'aider à passer d'une logique de fonction à une logique de relation. Ce travail sera difficile à mener car les ordinateurs sont insensibles aux données sensorielles, aux humeurs et aux intuitions soudaines.
Le DSI a donc un rôle déterminant à jouer dans cette mutation
Tout à fait. Il doit agir sur les leviers incitant les utilisateurs à partager leurs informations et leurs expériences, et ne plus jouer uniquement sur les facteurs traditionnels de productivité. Il doit faire preuve d'invention : lorsque la participation des salariés à l'animation des réseaux se traduit par de nouvelles contraintes sans aucune contrepartie, comme c'est trop souvent le cas avec les intranets, toute velléité est abandonnée. Pour qu'un salarié devienne un moteur de relation positive, il faut l'encourager.
Comment créer ce contexte favorable à l'échange et au partage ?
En mettant l'homme au centre des réseaux : « Human Link » est devenu le sigle magique. Le personnel son savoir, ses compétences, son potentiel intellectuel a pris une place primordiale dans la capacité des entreprises à utiliser et valoriser leurs actifs immatériels. La création de valeur ajoutée est désormais de plus en plus dépendante de la fertilisation des idées et des intelligences qui se rencontrent et collaborent via les réseaux. Les innovations ne sont plus le fait de quelques grosses têtes, mais relèvent de groupes de travail constitués par affinités. Elargi aux partenaires, cotraitants et clients, ce collectif intelligent, aujourd'hui incarné dans les réseaux, est à la source de la plupart des progrès techniques et organisationnels des entreprises.
N'est-ce pas simplement l'idée de l'entreprise étendue ?
Non. Car dans cette logique d'e-fertilisation, l'entreprise renouvelle constamment son stock d'idées. Elle multiplie les sources d'inspiration de ses collaborateurs en leur donnant la possibilité d'utiliser une multiplicité de réseaux directement ou indirectement proches de son écosystème. On sait que la plupart des innovations sont issues des demandes des clients et des suggestions du personnel. On peut donc imaginer sans mal qu'en élargissant le nombre des intervenants grâce à internet le rendement des idées et des suggestions sera bien supérieur !
S'agit-il d'une nouvelle façon de travailler ?
Au navigateur solitaire à qui l'on demandait si c'était grâce à son ordinateur de navigation qu'il avait remporté la course, ce dernier répondit : « Je ne sais pas si j'aurais gagné cette course sans l'ordinateur. Mais ce dont je suis sûr, c'est que sans moi, l'ordinateur n'aurait pas gagné ! »
*« L'entreprise virtuelle, ou les nouveaux modes de travail », Odile Jacob, Paris 1992. « Métaorganisations, les modèles créateurs de valeur », Village Mondial, Paris, mars 2001. Prix Turgot.
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