Apparu avec l'ère Internet, l'environnement Linux gagne peu à peu ses lettres de noblesse en tant que plate-forme serveur pour applications d'entreprise. D'où la multiplication d'offres de PGI (progiciels de gestion intégrés) disponibles pour ce système d'exploitation. Lorsque ces mêmes progiciels sont open source, c'est-à-dire notamment développés sous licence GPL (General Public License), leur code librement modifiable autorise une vraie personnalisation du logiciel. Certains chefs d'entreprise témoignent par ailleurs d'un attachement militant vis-à-vis de la licence GPL, qu'ils considèrent comme un facteur de réduction des coûts de développement. S'ils sont plus onéreux, les PGI propriétaires exécutés sur Linux sont une alternative éprouvée à leurs équivalents avec système d'exploitation propriétaire.
L'utilisation : du sur-mesure
Très souvent, on opte pour un PGI sur Linux parce que l'on adopte un PGI open source. Ce type de progiciel, que l'on trouve quasi exclusivement sur plate-forme Linux, permet en effet parfois de répondre à des besoins spécifiques non couverts par des outils propriétaires. « Nous fabriquons 1 000 modèles de maillots de bain par an, entre 15 000 et 20 000 pièces. Nos collections sont déclinées suivant de nombreuses variantes telles que la taille, la couleur ou la profondeur de bonnet. Pour répondre à ce besoin, l'intégrateur Nexedi a développé le PGI libre ERP5. Il permet de gérer les nomenclatures des produits, la production, la livraison et les prix de revient », résume Thierry Brettnacher, directeur général de Coramy, un fabricant de maillots de bain, installé dans le Nord.
Conçu à partir du cahier des charges de Co-ramy, ERP5 utilise le serveur d'applications Zope rédigé en langage Python. Il dispose d'un moteur de règles qui assure la validation des traitements et d'une interface web destinée à l'utilisateur. « Cela permet d'exploiter le PGI à partir de 50 postes de travail, équipés d'environnements hétérogènes tels que Windows, 4D, Linux ou Mac OS X », souligne Jean-Paul Smetz, dirigeant de Nexedi. Par le biais de lignes ADSL, ERP5 assure la collecte des informations de la production de quatre ateliers de fabrication situés en Tunisie et dans le Nord de la France.
Autre exemple d'un PGI libre développé sur mesure : Fisterra, adopté par la PME espagnole Auto Arte, spécialisée dans la pose et la réparation de vitres pour automobiles. « Auto Arte dispose de huit ateliers et d'un magasin en Galice. Nous travaillons notamment pour des compagnies d'assurances, ce qui nous oblige à consolider quotidiennement nos stocks, les réparations effectuées et les pièces à commander. Le PGI Fisterra, développé par la SSII Igalia à notre intention, prend en charge ce travail. Des lignes ADSL permettent de relier notre siège de La Coruña à nos centres de réparation », résume Peresa Garcia Castro, dirigeante d'Auto Arte. Fisterra présente en outre la particularité d'exploiter l'interface graphique Gnome, adaptée aux besoins des quatorze employés de l'entreprise qui utilisent le progiciel. Ce travail repose pour l'essentiel sur le façonnage de masques de saisie et de fenêtres de restitution de données.
Mais il arrive aussi que l'on fasse le choix, souvent plus onéreux, d'un PGI propriétaire sur Linux. Étonnement, ils séduisent en raison de la confiance qu'inspire Linux. L'environnement rassure en effet les partenaires industriels coutumiers des plates-formes Unix, dont Linux est issu. « En tant que fabricant d'inserts de plasturgie pour l'industrie automobile, le choix de SAP R/3 4.6 Automotive en environnement Linux conforte nos clients, des industriels du secteur automobile. Nous utilisons le PGI pour gérer les commandes en flux tendus de 1200 articles, suivant de multiples devises et circuits de transport », explique Marc Hill, directeur informatique de Core Products.
Les gains : pérennité de l'informatique de gestion
Un PGI sur Linux est généralement intéressant sur le plan financier. Particulièrement quand il s'agit d'un PGI open source dont le modèle de développement, induit par la licence GPL, impose l'ouverture du code de l'application et sa mise à disposition auprès de tous les utilisateurs, voire des concurrents de l'entreprise.
« La licence GPL offre à nos concurrents la possibilité d'adapter le PGI à leurs besoins spécifiques ? Tant mieux ! Cela pérennise l'évolution fonctionnelle de notre PGI ERP5 et réduit considérablement nos coûts de développement, confie Thierry Brettnacher, directeur général de Coramy. Coramy ne disposait pas de 450 000 euros pour déployer les solutions d'Intentia, de SAP ou de Navision. Avec ERP5, nous avons payé au total 100 000 euros pour le logiciel et les services d'intégration. »
Même constat pour le réseau de réparation espagnol Auto Arte. « Le développement et le déploiement de Fisterra auprès de nos dix ateliers nous ont coûté environ 42 000 euros ht, serveur Dell biprocesseur et services d'intégration inclus », confirme Peresa Garcia Castro. Si les entreprises paient moins cher leur PGI libre sur Linux, elles s'acquittent le plus souvent d'une redevance mensuelle, pour la maintenance. « Nous payons à Igalia entre 180 et 300 euros ht par mois selon le niveau technique des interventions », poursuit-elle.
De leur côté, les PGI propriétaires en environnement Linux sont aussi chers que leurs versions équivalentes pour Unix et Windows. Leur choix ne génère donc pas d'économies particulières. « J'ai opté pour Linux car SAP certifie l'environnement, que je connais bien par ailleurs », confirme Marc Hill. En marge des services, la facture conséquente est de l'ordre de 22 8000 euros ht pour 50 licences utilisateurs et deux serveurs matériels HP LH 6000 biprocesseurs. L'attachement culturel à Linux, et surtout la politique de certification de SAP, l'emportent en l'occurrence sur la perspective d'économies.
Pour d'autres, le gain est d'ordre technologique avec un système d'exploitation évoluant rapidement et disposant de nombreux correctifs. Un bénéfice évoqué même par des utilisateurs de PGI propriétaires dont le code n'est pas modifiable. C'est le cas du distributeur de jouets Broze, qui exploite depuis 1999 le PGI Gica d'Eurologiciel, pour consolider les données de quatorze points de vente en Belgique. Conçu pour l'environnement Unixware de SCO, le PGI a été adapté à Linux. « Notre éditeur intégrateur Euro-logiciel maîtrise le code du système d'exploitation. Cela nous a permis de mettre à jour le noyau vers la version 2.4 sans difficulté », se réjouit Nicolas Broze, codirigeant de l'entreprise.
La mise en oeuvre : un déploiement sur la durée
L'adoption d'un PGI sur Linux est souvent l'occasion de faire table rase de solutions propriétaires ou vieillissantes. En contrepartie, le déploiement est souvent long avec de nombreuses modifications étalées dans le temps. « Les applications de l'éditeur Orly, racheté par Cegid, ne nous permettaient pas de gérer 15000 nomenclatures de produits. Pour répondre à ce besoin, nous avons rédigé en 2000 un cahier des charges, qui a donné naissance à ERP5. L'installation a été longue et s'est effectuée durant deux années sur un serveur biprocesseur assemblé par Nexedi et un noyau Linux 2.4. La principale difficulté consiste à procéder aux mises à jour régulières de l'outil », confie Thierry Brettnacher, directeur général de Coramy.
Une démarche apparemment périlleuse, qui consiste à installer les modules en cours de développement au fil de leurs évolutions. Ces mises à jour sont précédées de tests fonctionnels sans données de production. Suivant un schéma comparable, Auto Arte décide d'abandonner en 2001 les outils GesPro 2000 et ComptaPro 2000 conçus pour le poste de travail, dans l'optique de déployer un PGI chargé d'accompagner sa croissance. « Le développement du PGI Fisterra a débuté en mai 2001. Son déploiement initial a duré cinq mois, de juillet à novembre 2002, sur un serveur matériel Dell équipé d'un processeur AMD K7 à 1 GHz et quatorze PC dotés de processeurs Intel Celeron », détaille Peresa Garcia Castro.
Des mises à jour ont toutefois été nécessaires pour adapter les interfaces de Fisterra à la gestion des stocks, des ventes et à la comptabilité de l'entreprise. « Des modifications interviennent régulièrement depuis août 2002, au fil des besoins exprimés par Auto Arte », reconnaît Alejandro Garcia, responsable du projet chez l'intégrateur Igalia. Si le déploiement s'est également révélé long pour les jouets Broze, l'entreprise souligne la transparence des procédures de mise à jour.
« Elles sont assurées de manière distante par notre intégrateur Eurologiciel au moyen d'un lien RNIS sécurisé, souligne Nicolas Broze. Démarrée en 1999, la mise en oeuvre du PGI Gica en environnement Linux a duré cinq mois. Les caisses de nos quatorze magasins, des PC Intel en environnement SCO Unixware, ont été reliées au PGI Gica, installé sur un simple PC cadencé à 266 MHz, placé au siège. »
Les écueils : une maîtrise parfois ardue
Globalement satisfaites du couple PGI-Linux, les PME manquent toutefois de compétences en interne pour des paramétrages plus fins. Les assistants et l'aide contextuelle offerts par les environnements Windows restent très appréciés. « Je ne maîtrise pas les commandes Linux en mode console, ce qui m'empêche d'intervenir sur notre PGI Gica. Par exemple, pour modifier un paramètre du serveur de fichiers Samba qui alimente des postes de travail avec Windows », relève Nicolas Broze.
Par ailleurs, si les PME soulignent l'avantage financier de l'installation d'un PGI libre, celle-ci nécessite une forte mobilisation en interne. « Nous avons dû mobiliser quasiment à plein temps les deux principaux dirigeants de l'entreprise durant les deux années d'installation. Mais cela ne tient pas tant au choix de Linux qu'à celui du PGI libre, rédigé en Python ERP5, avec un cahier des charges assez étoffé », indique Thierry Brettnacher. Le déploiement d'un PGI libre sur Linux demeure un projet de services. Dans ce contexte, le choix du prestataire se révèle déterminant.
Enfin, si les PGI libres répondent aux besoins de gestion de la production ou des ventes, ils manquent encore de middleware d'intégration, ce qui rend difficile leur couplage avec un existant informatique. Pas étonnant que les PGI sur Linux séduisent des PME en phase de premier équipement. L'environnement Object Web changera cette donne en mettant à disposition un serveur d'intégration libre et standardisé.
Le modèle de développement libre, lié à la licence GPL, exclut toute garantie sur la qualité et la stabilité du code utilisé. Dans ces conditions, il faut établir des clauses de garantie avec l'intégrateur, qui doit assurer le fonctionnement correct d'un PGI libre sur Linux. En théorie mieux lotis, les PGI propriétaires sur Linux font souvent l'objet de certifications de la part de l'éditeur. Si elles ne garantissent pas la réussite du projet, elles assurent une meilleure stabilité des applications.
Lorsque les PGI sont développés suivant la licence, leur code source est ouvert et redistribué. Cela permet aux SSII spécialisées d'adapter spécifiquement leurs fonctions aux besoins des utilisateurs. Il peut s'agir de nomenclatures de produits complexes ou de processus de production spécifiques. Les PGI propriétaires sont moins personnalisables. Leur exploitation sur Linux offre une stabilité jugée satisfaisante, que renforcent des possibilités supplémentaires d'adaptation de l'OS.
Licence GPL oblige, le code des PGI libres n'est pas facturé. Cependant, leur déploiement nécessite des développements spécifiques et des services d'intégration payants. La facture est toutefois à la baisse, ramenée au coût des PGI propriétaires sur Linux (de 12 500 à 100 000 euros ht). Les PGI propriétaires pour Linux s'avèrent aussi onéreux que les versions destinées aux environnements Unix ou Windows. Ils permettent cependant d'économiser le prix de la licence, dû au titre de l'OS.
Les PGI sur Linux sont plus complexes à administrer pour les habitués des systèmes Windows. Les administrateurs déplorent notamment le manque d'assistants de configuration, pour régler la déclaration d'utilisateurs ou les paramètres de communication avec le réseau local. Afin d'assurer ces réglages, il convient de souscrire un contrat de maintenance avec l'intégrateur de la solution, seul responsable le cas échéant.
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