|
|


[ ENQUÊTE ]
L'offshore, une menace réduite pour l'emploi informatique
Le développement annoncé de l'offshore programming suscite des craintes chez les informaticiens français. Le procédé reste toutefois marginal et concerne avant tout l'industrie du logiciel.
Xavier Biseul et Olivier Discazeaux
, 01 Informatique,
le 23/05/2003 à 00h00
|
|
| Selon le Nasscom, organisation professionnelle indienne, l'Inde accaparerait plus de 80 % du marché mondial de l'offshore. En France, seules les SSII Wipro, Infosys et Tata sont présentes en direct (ici, le site de
Wipro à Bangalore). |
|
|
Après le textile ou l'industrie manufacturière, les services informatiques semblent entraînés, à leur tour, dans le cycle des délocalisations. Si l'
« offshore programming »
(développement logiciel)
ne date pas d'hier, il connaîtrait une nouvelle jeunesse avec la crise et l'essor des liaisons haut débit. Les entreprises externalisent leur développement pour réduire leurs coûts tandis que les grandes SSII cèdent au chant des sirènes de
co-sous-traitants étrangers pour préserver leurs marges.
Le calcul est simple. Selon Tubbydev, SSII spécialisée dans l'offshore vers la Russie, le coût, en jour/homme, d'un développeur russe, indien ou indonésien varierait de 185 à 300 euros contre 400 euros pour un informaticien français
doté d'un BTS. Soit de 20 à 50 % d'économie.
« Mais on ne peut comparer le salaire d'un analyste-programmeur français avec celui d'un indien,
tempère Pierre Dellis, délégué général de Syntec Informatique.
Il
faut ajouter les coûts d'infrastructure, de déplacements, de suivi de projets...
»
Un impact sur l'emploi encore limité
Faute d'études précises, le poids réel de l'offshore programming en France est évalué à moins de 5 % des contrats de prestations informatiques. Ce qui nous place encore loin des 40 % affichés aux Etats-Unis. La tendance serait
toutefois au rattrapage, selon Régis Granarolo, porte-parole du Mouvement pour une union nationale des consultants en informatique (Munci).
« Le recours à l'offshore se multiplie alors que le marché de l'emploi est au plus bas.
»
Pour le Munci, il s'agit là d'une
« concurrence déloyale et abusive »
qu'il convient d'encadrer.
Consultant en offshore vers l'Inde, Nicolas Goldstein n'a pas constaté d'incidences sur l'emploi hexagonal.
« Aucune entreprise n'a mené de licenciements suite à une délocalisation. Au contraire, des projets qui
n'aboutissaient pas ont trouvé une seconde vie avec la délocalisation. »
Les entreprises françaises auxquelles il s'adresse SSII, agences web, éditeurs se montrent toutefois réticentes à communiquer.
« Elles
redoutent les réactions de la part des syndicats et du personnel. »
Quant à la menace sur l'emploi, il la juge injustifiée.
« C'est la crise qui crée du chômage, pas la délocalisation. Les informaticiens français devraient, au contraire, profiter des opportunités ouvertes par la
mondialisation. Le pilotage à distance d'un projet s'apprend, tout comme un nouveau langage. »
Un avis que partage Pierre Méchentel, dirigeant de Tubbydev.
« Ce sont les tâches à faible valeur ajoutée qui sont externalisées : codage, correction de bugs, migration de bases... Le développeur indien ou russe
n'aura jamais la connaissance métier ou fonctionnelle de l'informaticien français. »
Pour Matthieu Neukirch, créateur d'Azentis, SSII française travaillant en partenariat avec l'Inde, la Roumanie ou la Russie,
«
il faut arriver à un système équitable où chaque partie tire le meilleur de ses compétences »
. Avec, d'un côté, le conseil, la maîtrise d'ouvrage, le management de projet et l'intégration, et, de l'autre, le développement pur.
Dans ce meilleur des mondes, l'ingénieur hexagonal devient de plus en plus un chef de projet, un architecte ou un consultant et de moins en moins un
« pisseur de lignes »
. La mondialisation induit aussi un
partage des compétences au sein même des pays prestataires. Selon Matthieu Neukirch,
« les Indiens sont reconnus pour leur connaissance des logiciels américains, les Roumains pour leur appréhension plus généraliste des technologies
objet (C++, Java...) ».
L'offshore n'est pas toujours la solution
Cette exigence de définition des tâches favoriserait le développement de méthodologies de type RUP ou UML. Secrétaire général du Bétor-Pub (CFDT), Ivan Béraud n'y croit pas.
« Le travail en mode itératif et
incrémental avec succession des phases de développement et de correction est grandement théorique. Même si les spécifications sont extrêmement détaillées ce qui coûte cher , les allers-retours restent nombreux. A un moment du projet, on doit
pouvoir développer et tester en même temps. Ce qui suppose une unité de lieu. »
Pour Ivan Béraud, les annonces sur l'offshore des grandes SSII françaises répondent plus à un effet marketing pour dynamiser un marché atone.
« Dans la réalité, les clients demandent toujours des informaticiens en
régie et, quand le forfait est proposé, cela se fait dans les locaux de l'entreprise »
. Les SSII le reconnaissent bien volontiers.
« Dans l'industrie des services, il faut être proche du client,
estime
Gérard Philippot président d'Unilog.
Certes, vous pouvez, grâce au décalage horaire, travailler sur un projet 24 h/24 avec une entreprise indienne, mais la différence culturelle et la distance géographique entraînent beaucoup
d'inconvénients. »
Ce besoin de proximité favoriserait davantage le développement en région (nearshore).
Un modèle plus adapté au secteur de l'édition
Si l'offshore reste marginal dans le domaine du développement spécifique, il est, en revanche, déjà une réalité dans l'édition de logiciels grand public ou à grande diffusion (voir la délocalisation en Inde de Business Objects).
« L'offshore est totalement adapté à l'industrie de l'édition où l'on travaille sur de gros volumes de données et peut donc réaliser des économies d'échelle »,
observe ainsi Frédéric-Georges Roux, conseiller du
président de GFI, Jacques Tordjman. A l'exception notoire de Cap Gemini Ernst Young qui brandit l'offshore comme un nouveau credo, les SSII restent mesurées quant à l'essor que pourrait prendre ce modèle économique.
« Je ne vois
pas de transformation de notre marché qui induirait une externalisation à 50 % à l'étranger,
relativise Frédéric Georges Roux.
Nous ne sommes pas dans l'industrie textile. On ne fabrique pas des produits standards, stockables à
distance. On fait du sur-mesure à chaque fois. Si les revenus issus de l'offshore atteignent 5 % dans deux ans ce sera bien. »
Offshore, un phénomène conjoncturel ? Gérard Philippot le pense.
« On pourrait imaginer que la conception à l'avenir se passe en France et que des " petites mains " réalisent les développements à
l'étranger. Cela n'est qu'une vue de l'esprit. Sur le terrain, on a toujours affaire à des cas particuliers. Certes, l'offshore est désormais un ingrédient incontournable. Mais il y a surtout un phénomène de mode, de même nature que celui que l'on a
connu dans l'internet. »
Une pression sur les pouvoirs publics ?
Beaucoup de dirigeants de sociétés de services affirment également que la question de la délocalisation d'activités ne serait même pas évoquée si le secteur des services informatiques en France était caractérisé par une meilleure
« employabilité »
. D'ailleurs, les SSII associent souvent dans leur discours l'offshore et les contraintes imposées par le droit du travail français. La propension de l'industrie des services informatiques à
parler de ce phénomène pourrait n'être en définitive qu'un mouvement de pression sur les pouvoirs publics. Brandir la menace de délocalisation de l'emploi informatique permettrait ainsi de revenir sur des accords sociaux les 35 heures notamment
et d'aboutir à une meilleure flexibilité de l'emploi.
Contrat : l'offshore, phénomène conjoint au développement du forfait
L'effet de mode autour de l'offshore s'inscrit dans une tendance plus globale favorisant les prestations au forfait au détriment de la régie. Les entreprises plébiscitent, en effet, de plus en plus les formules assujetties à une
obligation de résultats (délais de réalisation/livraison). Frédéric-Georges Roux le confirme :
« On va vers des contrats plus structurés, de plus grand volume, des contrats cadres avec planification de charge de travail. Ce qui
permettra aux SSII de baisser les charges et les coûts commerciaux. »
Dans ce domaine et dans celui, sous-jacent des processus qualité, les SSII françaises accusent un net retard. A titre de comparaison, d'après une étude de
Tubbydev, le nombre de SSII indiennes certifiées ISO 9001 ou CMM niveau 3 double chaque année.
Les dérives du onshore
L'offshore en régie délocalisée, baptisé encore
« onshore »
, fait peser une menace plus grande pour l'emploi français que l'offshore
« classique »
. Cette pratique, courante aux Etats-Unis, consiste à faire venir des informaticiens étrangers rémunérés aux conditions de leur pays d'origine. Si le droit du travail français interdit
l'onshore, des risques d'immigration illégale de développeurs roumains, malgaches, indiens ou maghrébins , restent à craindre. Cela s'est produit chez un éditeur en France. Pour éviter cette dérive, Henri Brosselard, fondateur de Thedia, société
qui sous-traite en Moldavie et en Roumanie, propose de respecter les règles du jeu.
« Je ne suis pas un négrier. Les développeurs qui travaillent pour moi gagnent bien leur vie. Si je reçois une commande qui exige de
travailler le week-end, je leur demande préalablement leur accord. Avec une prime à la clé. Il faut offrir à ces informaticiens la possibilité de travailler chez eux dans de bonnes conditions. A défaut, ils envisageraient de
s'expatrier. »
|
|

|