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[ ENQUÊTE ]
L'e-mail recommandé cherche encore à prouver sa valeur
Plusieurs opérateurs s'appuient sur la loi sur la signature électronique pour proposer des services d'envoi de recommandés sur Internet. Mais les juristes et le marché sont encore réticents.

Hubert d'Erceville , 01 Informatique (n° 1716), le 27/03/2003 à 16h00
Ouvert dès novembre 2000, Email-recommande.com restera gratuit tant que La Poste n'aura pas lancé son service 100 % électronique.

Envoyer une lettre recommandée électronique via Internet a, en théorie, plus de valeur probante qu'un même courrier adressé par voie postale. Toute entreprise peut donc potentiellement recourir au web pour opérer de tels échanges — gage d'économie en termes de manipulation et de gestion. Et pourtant, cela représente un risque.

Les tribunaux ont, en effet, toute latitude pour estimer valide ou invalide un envoi recommandé électronique qui n'aurait pas été attesté par le seul tiers de confiance officiellement reconnu : La Poste. Voilà pourquoi les nombreuses offres privées disponibles sur Internet restent encore très peu utilisées. Et pourquoi tout le monde attend que La Poste propose un service 100 % numérique.

Le marché est de taille : les entreprises et les administrations françaises envoient chaque année deux cent dix-sept millions de plis recommandés, dont 84 % expédiés par des entreprises et des administrations depuis un bureau de poste.

Répondre aux besoins de sécurité des marchés d'affaires

Il s'agit donc de transformer un e-mail standard en un véritable courrier électronique. « Un émetteur peut, certes, activer dans son logiciel la fonction " accusé de réception ", admet Etienne Wery, avocat aux barreaux de Bruxelles et de Paris pour le cabinet Ulys. Mais, en l'absence de tiers attestant l'envoi et la réception, vu les innombrables possibilités de " bidouiller " la date et l'heure, la valeur de cet accusé est aléatoire. » C'est pour cela que le législateur a libéralisé et encadré le recommandé électronique dans la loi n° 2000-230.

Thierry Autret, directeur audit et sécurité des systèmes d'information chez Ernst Young Audit, en résume le contenu dans une contribution auprès de la Mission pour l'économie numérique : c'est un « ensemble de moyens pour répondre aux besoins liés à la sécurité — au sens très large — et à ceux des marchés d'affaires. Pour les premiers, nous pensons à l'authentification, à l'intégrité, à la confidentialité et à la traçabilité. Pour les seconds, nous plaçons l'engagement sur un acte et le contrôle des droits. » A ce titre, la sécurité de l'échange électronique serait meilleure qu'avec le pli papier. En voici la démonstration telle que la présentent les opérateurs privés.

Utilisée depuis deux cents ans, la procédure du recommandé classique a été inventée sous Napoléon. Il s'agit aujourd'hui d'un courrier matérialisé sur une feuille, daté et signé de son auteur, et placé dans une enveloppe sur laquelle figure l'adresse du destinataire. L'ensemble clos est déposé au bureau de poste, qui le transportera et le remettra à son destinataire, contre émargement.

La chronologie de la transaction est attestée par un cachet figurant sur l'enveloppe et sur un document joint (liasse Lire), matérialisant la prise en compte du courrier. Le cachet faisant foi, La Poste constitue le seul tiers de confiance autorisé à réaliser cette opération. Authentification, confidentialité et traçabilité, la procédure se révèle bien huilée.

Les trois inconvénients du tout papier

Elle comporte toutefois trois inconvénients, dont s'affranchit son homologue numérique. Le premier tient à la preuve du contenu. En effet, qui peut attester des termes réels d'un message glissé dans une enveloppe ? Sauf à utiliser une seule feuille de papier pliée en deux et collée, faisant office de message au recto et d'enveloppe au verso, rien ne prouve que le document figurait bien dans l'envoi.

Dans le principe, et à preuve du contraire, les tribunaux estiment que le recommandé postal contient le texte revendiqué par l'émetteur. Mais, dans les procès, on peut voir des parties affirmer que l'enveloppe était vide, alors que l'adversaire en produit un texte. Le recommandé postal qui s'attache au contenant n'atteste donc pas du contenu.

Contrairement à son homologue électronique, qui, lui, peut demander à un tiers de confiance de séquestrer l'original, que l'on sera donc en mesure de produire en cas de litige. Un autre point faible du recommandé classique est de se limiter au transport de documents réels, alors que l'e-mail peut transporter des fichiers, des textes, des images, des vidéos ou des sons.

Le troisième et dernier inconvénient de la procédure classique est de ne pas apporter la preuve de lecture du courrier. Le numérique, outre une signature attestant de la présentation de l'envoi, peut aussi établir qu'il a bien été accepté, et même lu.

Une question de maturité pour les entreprises

Par crainte des débordements, de la malveillance ou du piratage, le législateur a durci les garanties demandées au courrier électronique. Celles-ci reposent sur une signature électronique d'identification et de tiers de confiance. Il suffit à toute entreprise d'utiliser un sceau pour prouver son identité. Mais, dans la pratique, cette procédure pourra être contestée. Et c'est pour éviter ce risque que le recommandé de La Poste demeure, à ce jour, le meilleur moyen d'échange entre deux parties.

« Dans l'état actuel, il y a là un monopole de La Poste lorsque le recours à un recommandé est une obligation — qu'il s'agisse de l'envoi d'un courrier ou d'un e-mail », tranche Marie-Laure Oble-Laffaire, avocate chez HSD Ernst Young. Sauf à prendre le risque inutile de se voir débouter par un tribunal, mieux vaut, quand la loi requiert l'envoi d'un recommandé, utiliser celui délivré par La Poste.

En revanche, le courrier électronique — sans doute abusivement appelé « e-mail recommandé »  — n'est pas, en soi, un monopole de La Poste. Les tribunaux peuvent en reconnaître la validité pour les échanges interentreprises, par exemple, à partir du moment où la signature électronique est fiable et que le recours au recommandé est facultatif — c'est-à-dire non imposé par un texte particulier.

C'est notamment le cas pour les échanges commerciaux et les convocations d'assemblée générale, mais aussi pour réagir rapidement avant d'envoyer un recommandé réel. Mais une chose est sûre : « Le marché n'est pas encore mûr. Il faut encore habituer les gens à utiliser nos produits », observe Gilles Foa, fondateur de la solution Cert France.

Ce que confirme Catherine Epstein, directrice marketing de la direction du courrier de La Poste : « Notre service de lettres recommandées à envoi électronique démarre lentement, car il s'agit d'un changement de mentalité et d'organisation dans les services internes des entreprises. »

Réglementation : un document signé électroniquement est-il fiable ?

Tout document dématérialisé et signé électroniquement a aujourd'hui la même valeur que l'écrit papier. A condition, toutefois, que les correspondants soient clairement identifiés. A ce titre, l'e-mail recommandé est fiable. Cependant, il n'a pas encore réellement passé l'épreuve du tribunal.

Des juristes mettent pourtant en avant que le 19 janvier 2001, pour la première fois, la valeur de l'envoi électronique a été reconnue. A l'époque, une lettre recommandée électronique versée aux débats d'une audience des référés du Tribunal de grande instance dans le cadre d'un litige entre associés d'une start up informatique n'avait pas soulevé d'objection de la présidente et des parties.

Mais ce non-rejet ne vaut pas nécessairement adoption réelle de l'e-mail recommandé en tant que preuve. Personne ne sait ce qu'il serait advenu si l'une des parties avait réfuté le document. A ce jour, ce cas ne semble pas s'être produit.

Et pourtant, c'est la loi n° 2000-230 du 13 mars 2000 ( Journal Officiel du 14 mars 2000) qui a donné une valeur juridique aux e-mails recommandés. Elle a transposé en droit français la directive n° 1999-93 (13 décembre 1999) du Parlement européen, qui encadre la signature électronique en conférant à l'écrit électronique, sous certaines conditions, la valeur de preuve.

Des textes d'application définissent clairement les obligations, les intervenants et la conduite à tenir pour les entreprises privées désirant effectuer des échanges sécurisés : décret n° 2001-272 du 30 mars 2001 ( JO du 31 mars 2001) et décret n° 2002-535 du 18 avril 2002 ( JO du 19 avril 2002).


Questions/Réponses
Quelle est la valeur d'un e-mail recommandé ? En l'état, sa valeur de preuve ne vaut pas celle du recommandé de La Poste. Néanmoins, c'est un élément de preuve ou un témoignage attesté, qui pourra être pris en compte en cas de litige. Dans quel cas l'utiliser ? L'e-mail recommandé sera utilisé sans risque non pour des actes occasionnels, mais entre des parties qui ont contractuellement prévu de recourir à ce mode de correspondance. Les entreprises peuvent ainsi réagir vite sur des commandes, des livraisons ou des impayés. Quels sont les autres services proposés sur Internet ? Les opérateurs tout numérique assurent d'autres services tels que la conservation des échanges (archivage), le stockage de données, l'horodatage, la certification (signature électronique), ou même l'impression pour un envoi par courrier, par fax, ou par huissier.


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