Le patron tout-puissant qui a limogé Pierre Lescure sera-t-il limogé à son tour ? A la veille de l'assemblée générale annuelle des actionnaires de Vivendi Universal, la question restait ouvertement posée.
Car en débarquant brutalement l'emblématique PDG de Canal+, Jean-Marie Messier est parvenu à cristalliser contre sa personne la fronde des salariés du groupe de télévision payante, la grogne des petits actionnaires dépités par la chute de l'action Vivendi Universal, et l'irritation des pouvoirs publics français pour qui " l'exception culturelle " n'est pas morte...
A l'heure où nous écrivions ces lignes, il semblait peu probable que la tête de J2M roule au soir de cette fameuse AG du 24 avril : le PDG de Vivendi Universal s'est assuré le soutien de plusieurs administrateurs de confiance (Serge Tchuruk, Bernard Arnault et Marc Viénot, notamment) pour préparer cette échéance à haut risque.
Depuis son plus bas historique - à 35 euros à la mi-avril -, l'action Vivendi Universal a depuis repris quelques couleurs. L'entrée à double-tranchant du raider Vincent Bolloré à hauteur de 0,5 % dans le capital du groupe y a contribué. Tout comme le soutien accordé à Jean-Marie Messier par le PDG de la Société générale, Daniel Bouton.
Mais J2M est encore bien loin de l'objectif d'un cours à 60 euros - en forme de planche de salut - qu'il s'est lui même fixé pour septembre. Pour y arriver, et espérer se maintenir à la tête de la " World Company " qu'il a créé, il devra cette fois abandonner les habits de lumière du virtuose des fusions-acquisitions pour endosser le costume moins confortable du PDG responsable qui, à défaut d'être " visionnaire ", définit une vraie stratégie industrielle et s'y tient.
Le Nouvel Hebdo a passé en revue les trois grands chantiers qui attendent Jean-Marie Messier... ou son successeur. En attendant un quatrième : l'intégration de USA Networks qui fera du numéro 2 mondial des médias, le seul groupe puissamment présent dans la télévision des deux côtés de l'Atlantique.
" Lors de la fusion entre Vivendi et Universal, Jean-Marie Messier avait promis 600 millions d'euros de synergies. Seulement 10 % de cette somme concernait les synergies entre contenus et tuyaux. Rapporté à l'Ebitda du groupe, cela représente 0,6 %, autant dire rien ", commente un analyste. En clair : la convergence entre contenus et contenants n'était qu'un concept pratique agité par J2M pour vendre aux marchés son rêve américain. En aucun cas un axe de développement stratégique.
Les télécoms occupent d'ailleurs une place ambiguë au sein de Vivendi Universal. Côté pile, cette activité est encore cantonnée à l'Europe, voire à la France et n'entre pas dans la stratégie " mondiale " de Jean-Marie Messier. Côté face, elle a contribué à hauteur de 30,7 % en 2001 à l'Ebitda (excédent brut d'exploitation) de Vivendi Universal. C'est beaucoup plus que les studios Universal (13,2 %) ou la musique (17,6 %). De fait, les télécommunications et notamment l'opérateur mobile SFR sont aujourd'hui devenus la principale source de revenus du groupe de Jean-Marie Messier : près de 75 % du cash flow du groupe pour 2001 ont été générés par l'activité dirigée par Philippe Germond, PDG du Groupe Cegetel. Ce dernier peut se targuer de diriger le premier pôle de rentabilité du groupe, tout en ayant a gérer une dette minime : 1,77 milliard d'euros.
Du coup, si certains cadres de Cegetel considèrent qu'ils ne font " déjà plus partie de Vivendi ", il n'en est rien. Jean-Marie Messier aura, selon la plupart des analystes, encore longtemps besoin de ses activités télécoms. Pour cela, il devra mettre de l'argent sur la table dès septembre prochain. Le pacte d'actionnaires qui lie Vivendi (actionnaire à hauteur de 44 % dans Cegetel), British Telecom (26 %), SBC (15 %) et Vodafone (15 %) arrivera à terme. Ni British Telecom, ni SBC ne cachent leurs intentions de sortir. Des participations qui valent cher.
Au sein de Cegetel, on évalue le groupe à 20 milliards d'euros, " environ 15 milliards pour SFR soit 10 fois son Ebitda et 5 milliards pour les activités fixes de Cegetel " . En tenant compte d'une décote de 15 à 20 % due au côté minoritaire de la participation de British Telecom, Vivendi devrait trouver plus de 4 milliards d'euros pour racheter la part du britannique. Une opération incontournable pour Jean-Marie Messier qui se délestera peut-être d'autres actifs dans les télécommunications pour y parvenir. Si le Maroc et Monaco devraient rester dans le giron du groupe, il n'en est pas de même pour le Kenya qui pourrait être cédé comme l'est aujourd'hui le polonais Elektrim.
Seul problème de Cegetel : l'activité de télécommunications fixes. " Un puit sans fonds " , pour un consultant proche de la société. Si Philippe Germond a reçu la consigne de serrer encore les coûts et de réduire la perte de 99 millions d'euros enregistrée à 2001 (égale à un cinquième des pertes de Canal+), cette activité initiée par Jean-Marie Messier n'a jamais réellement fonctionné. De même, le lancement d'Universal Music Mobile [offre de téléphonie mobile prépayée associée à des services liés à la musique, NDLR], première tentative de convergence entre les contenus de la maison mère et les tuyaux de l'opérateur a été un semi-échec.
Pour Jean-Marie Messier, la conclusion s'impose d'elle-même : il est essentiel de conserver la " machine à cash " que constitue le groupe Cegetel, en surveillant de près son bilan pour éviter tout endettement superflu. Ainsi les projets de Philippe Germond de se lancer sur le dégroupage de la boucle locale (pour l'ADSL) et de créer un fournisseur d'accès à Internet devront passer par les fourches caudines du contrôle de gestion de la maison mère. On n'est jamais trop ingrat avec sa plus belle vache à lait.
Alain Steinmann
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